Fausse Monnaie

Fausse Monnaie. Assis sur les marches blanches, à l’entrée d’un restaurant. 

La mer n’est pas si bleue et le ciel joue à bouder sa brume, là-bas, sur ma gauche, autour de l’île Maïre. Je crois que c’est elle, avec son petit rocher qui lui traîne derrière, et la brume s’élève, disant le froid ou je ne sais trop quoi ou son envie de fumer son grand cigare couleur de bitume clair qui s’évapore. Les voitures ralentissent à cet endroit précis de la Corniche, et je profite de l’instant des visages, des carrosseries qui changent et qui se suivent, des phares encore éteints et des symboles sur les carlingues, de la pollution que je ne crains pas, des gens qui me regardent parfois mais que je n’entends pas remuer au fond du siège, du vent qui vient cerner mon cou de sa pâleur glacée – 

Le froid fait des tourbillons dans les dernières lumières. La mer, que je regarde, joue à l’aveugle assise au pied de la côte, ne disant rien, ne mendiant pas, riche à millions de reflets qui s’argentent et se défont à la mesure du vent qui dessine et qui jette la feuille de son dessin. Elle est bleue, la mer, quelque fois noire quand l’ombre passe sur le flanc de ses vagues, elle qui saigne d’une blessure continuelle quand la couleur se réunit pour faire du sombre, mer coupée, découpée par le vent qui ne lui laisse jamais figer ses cicatrices liquides ; toujours neuve, et là sans n’avoir jamais changée de place, la mer, invincible, hache d’eau qui s’appuie toujours sur le bois de la terre invisible et sablée, la mer, immuable, tandis que les fesses me gèlent et que le corps congelé me poursuit et et me fait signe de fuir sa beauté. 

Alors je remonte cette petite rue qui mène au théâtre, j’hésite la rue des Flots Bleus, mais je sais que le nombre de ses marches viendra faire de moi un corps plus chaud et un athlète qui s’ignore. Va pour les escaliers. Et deux par deux, les marches, les plantes et les feuilles encore mortes aperçues le temps de ma course vers le bleu du ciel, les doigts qui font les morts et qui m’ont presque abandonnés déjà, mon ombre qui protège le sol de la trace éphémère et rousse du soleil qui file vers l’autre versant du globe bientôt chaud, et l’été, l’été pour les autres et le calvaire pour nous, les mains forcées, les doigts secs, roses à peine, plutôt blancs aux fissures de la peau avec leurs ongles bleus. Mer sous l’ongle, mort dans la veine qui peine à faire se mouvoir l’âme au fond des artères, je ne sais plus ce que je dis, ô croix d’une trace écrite pourquoi si ce n’est pour se rappeler plus tard, dans l’été qui viendra, plus tard, ô combien bien plus tard. 

Et j’ai le corps qui lutte et qui frétille dans les dernières forces qu’il croit lui rester mais c’est moi qui décide, tandis qu’un gros véhicule roux se gare comme un gros sucre cramoisi et la femme avec sa doudoune lie-de-vin (maintenant je ne sens plus mes doigts, presque plus, et pourtant je suis sûr que le ciel veut encore qu’on le dise), et qui rentre chez elle, surprise de me voir lutter si statique et penchévers le sol pour ne pas me tromper dans mes mots. Et ces immeubles couleur de miel alors que l’eau là-bas s’éloigne et se confond dans la faible opacité de l’air et que la branche du pin qui domine encore le contre-jour dessine une jolie toile d’araignée d’épines vertes, fortement vertes, pleine de cette vie interne qui ne craint ni le gel ni le soleil – alors que mes doigts se réveillent.

Mais je regarde, heureux, cette maison neuve avec sa grande terrasse, après les immeubles de miel (car le soleil fait l’abeille étourdie qui sème et qui disperse son pollen infiniment sublime, devenu tellement doux ce soir que j’ai osé le regarder en face pendant un temps trop long). Un homme avisé court en short. Le vent à repris du courage, dans la pente après l’impasse Berlingot et les volets sont verts, complémentaires de mon nez qui coule, rouge entre les murs sales et les quelques maisons encore roses et courageuses avant le soir et la nuit sans couleur.

Vainement maintenant collé au radiateur chez moi qui me brûle, je jette un œil d’envie dehors, à l’asymétrie des tuiles, à l’air qu’elles ont d’un ventre d’argile arrondi et plein, brun rougeâtre parce que le jour se couche, aux contours encore blancs des fenêtres d’en face avec leurs volets qui sèment le doute, entre le vert et le bleu qui devraient faire un rectangle éclatant mais qui s’effrite déjà au fond de l’air qui prépare sa soupe de coloris. Pourtant parfois le rose à quelques endroits reste, sur quelques tuiles plus agiles que les autres, de cette couleur que la Provence enfante parfois –  

Mais le temps passe et le toit se fait sombre. Le crépi couleur pêche un peu rose, c’est un peu tout ce qu’il me reste à l’œil, et la blancheur se fait neutre dans la nuit qui crie un peu plus chaque instant sa victoire. Elle est si proche, la nuit, elle empeste l’air et chasse la lumière si fine et si noble, si délicate des narines, si chevaline, si fière, si sensible. Ô lumière…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s