Croquis des horloges

Je pars encore du Général, alors qu’il n’était point déjà le Napoléon bravant la belle Europe. Souvenez-vous : le voilà qui rentre d’Égypte, et de la plage de Saint-Raphaël, il file tout droit à la Ville dans un bel équipage pour faire l’annonce au Directoire de son retour glorieux. C’est l’Auberge des Princes ou des Quatre Nations ; c’est là que venaient s’arrêter pour un temps les voyageurs, les Anglais en partance pour leur cure délicieuse, le pape fait prisonnier, et tous ceux dont l’histoire n’a pas trouvé bon de se souvenir. Aujourd’hui, ce matin, un appartement s’y loue si vous voulez. Et pourquoi pas y vivre pour y revivre, le temps qu’on voudra prendre, un peu de la vie de ces gens qui n’avaient pas assez de leur vie anonyme pour vivre heureux ? La pharmacie. Les jeunes filles en valise. L’ocre si connu d’Aix coule sur les murs du vieil hôtel.

Le Cours Mirabeau. Les cafés, et, bien sûr, les promeneurs. Les étudiants : écharpes, petits pas, vives allures, bottines, bottes, usures du pavé gris un peu d’or du soleil. Les groupes et ceux qui parlent plus fort. Les étrangers. Les voiturettes électriques. J’écoute vos horloges particulières. « Ça fait 80 euros par jour, alors si j’reste 5 jours… » La voix hésite. Le chien beaucoup moins. Une autre, à sa copine : « Tu penses que tu vas pouvoir t’inscrire au sport ? » Ça aboie toujours près de la Rotonde. Le gars, fluo dans son petit camion qui passe sa brosse lourde d’odeurs de feuilles et de poussière, campé, bien calé sur son siège, son téléphone sans doute entre ses genoux les yeux dessus et bien moins sur la route devant lui : il se guide à la brosse, au bruit du pneu contre le trottoir, puis disparaît de mes yeux blessés dans le soleil d’hiver. Les platanes ici ont remplacé le tronc noueux des ormeaux d’aquarelles ; dans l’hiver, avec leurs feuilles figées, on les dirait aussi durs que les bords des pavés ; alors je fais du ciel profond et uniforme, unique, – tandis qu’une femme âgée me tousse presque dessus et que je vois ses dents, sa langue qui sort affreuse, la bouche en avant, les cheveux qui se froissent dans la force du geste et du vent assez faible, – je prête au ciel cette consistance molle, parce qu’il me rappelle, impeccable, la torpeur de l’été. Nous sommes fin janvier.

Je suis bien sur ma petite barrière noire. Je n’ai pas froid, ni des doigts ni du reste, ni des jambes. Les gens sont là, jamais les mêmes. Ils ne savent pas. Ni que je les écris, ni peut-être que ce Cours fût autrefois le lieu des carrosses et des riches ; qu’une fois, à ce que l’on raconte, le valet d’un meunier se permit d’y crâner et de faire l’insolent avec ses ânes chargés de farine, et recadré par un flic, se trouva chargé d’une amende d’une dizaine de livres pour ne pas s’être excusé d’avoir enfreint la règle de bienséance qui voulait que la seule noblesse s’y promenât. Aujourd’hui je me plais à regarder le temps passé avec la même joie sans mélancolie que celle avec laquelle je regarde les jolis yeux et les visages. Les gens sont beaux et toujours un peu nobles. Le cheval a gagné la campagne ou l’hippodrome des parieurs, là-bas, à Pont de Vivaux peut-être, les gars ont des doudounes quand même, en ce moment les Frites et les Moules sont à 15 euros 90 ; voyez, c’est quand même légèrement plus cher qu’ailleurs.

Les feuilles sifflent doucement. C’est aussi le temps des soldes, mais je préfère rester à m’émerveiller dehors près du grand chien blanc, avec cet œil plus clair que le ciel qui ne quitte pas la trajectoire qu’il a pris quand il a vu son maître ou sa maîtresse pour la dernière fois partir pour quelques courses à faire.

Commerçants, je collecte vos cartons – c’est le petit camion qui passe, et l’homme orange les bras tendus la barbe longue et vers le bas, brune et frisée, avec de la musique qui s’échappe je ne sais d’où, c’est le groupe avec son guide d’où tout est parti tout à l’heure, et sans qui je n’aurais rien su pour l’Empereur. Ils stagnent maintenant, devant le PASSAGE AGARD « … parce qu’on est des p’tites putes… », clament deux filles en riant sans vice, et je pressens que cette phrase lancée sans rien de vulgaire tient un rapport étroit avec ledit passage et que je suis en retard loin derrière le groupe et que je les rattrape, leur posant des questions sous le froid de l’ombre qui nous fige tous un instant. Mais non, rien du passage ne semble indiquer une maison quelconque où l’on viendrait pour le plaisir ; en revanche ça sent l’heure du déjeuner tardif, les oignons qui m’ouvrent la gorge de faim ; c’est la PETITE RUE DES CARMES, étroite, bouffe et gonfle d’anciennes humidités ; les murs sont usés, les gouttières fuient, la porte couleur mûre – «  La porte qui a été fermée » dira la guide, les mamies m’ont rattrapé cette fois et me dépassent dans le vacarme doux d’une machinerie d’arrière-boutique. Ça sent la pisse au coin. Ici c’est la PETITE RUE SAINT JEAN, la clim qui ronronne comme un chat derrière sa grille quand on doit prendre le train ou la voiture pour un trop long voyage ; des ouvriers bossent sous des voûtes toutes blanches, dans le froid d’une cour. Je reviens au soleil, heureux surtout pour mes mains et mes doigts.

C’est la PLACE DES PRÊCHEURS. Large, travailleuse sous le ciel épais et bleu, avec son église qui m’a tout l’air baroque, son obélisque devant, son Palais de Justice (les deux flics qui fument me l’ont dit EXACTEMENT en même temps et en riant, clope et sandwich, au soleil, pendant leur pose peut-être, puis sont retournés soudain au turbin), les quelques platanes, le gars qui se prend un coca sous les coups de 15 heures 26, le vent qui court dans les échafaudages d’acier, l’autre qui cogne là-haut, et l’ouvrier assis au téléphone : c’est l’église de la Madeleine FERMÉE POUR TRAVAUX CLOSED FOR RENOVATION voilà. Un camion sonne et recule dans une rue parallèle à l’église. Le travail général célèbre sa fête sur tous les tons possibles ; ça découpe (on l’entend), ça scie (bien sûr), ça crie des ordres (sans doute), rien ne se tait, la Provence et ses cigales s’effacent soudain de la terre ; non pas qu’elles auraient chanté, endormies pour des années encore sous le sol gelé : mais c’est comme si j’étais en ville, n’importe où, au milieu du cœur battant du travail, heureux comme à mon habitude que la ville se fasse et se répare, comme une acceptation du temps des siècles.

La fontaine de la PLACE D’ALBERTAS

Qu’elle est belle, la PLACE D’ALBERTAS, bien plus jolie que tout ce que j’ai vu jusqu’à présent. Fontaine, comme une soie qui résistera toujours à la pression déchirante du marteau-piqueur voisin ; vieux volets fermés ou ouverts ; fausse colonnes encastrées dans la façade et dont la prouesse architecturale m’échappe pour aujourd’hui ; les murs partent de l’ocre aixois pour tirer sur le rose pas tout à fait d’Italie ; l’hôtel dessine un U plein de tendresse, large et magnanime. Deux gars sont là qui préparent leur matériel musical : voilà un autre son, angélique aussi sous le marteau et le béton, celui du Hang. Un passant, plus loin, dans la RUE ESPARIAT, dira à sa copine sans trouver le mot psychédélique : « C’est de la musique pour drogués… » Mais le gars touche sa bille, et le son vient rebondir sur celui de l’eau qui s’écoule pour aller cavaler dans la rue qui descend, au rythme des devantures, des « LIQUIDATION TOTALE » (y en a), du bitume idiot qui remplace le pavage sacré des stéréotomistes de génie, et le soleil s’allume comme une bougie de jour, se perd dans la petite jupe à motifs léopard de la fille qui fait danser ses sabots cavaliers sur le pavé large et qui luit à l’oblique (il est 16 heures passées), je me frigorifie les mains sur mon clavier, tandis que je m’étonne de mes propres dents qui devraient jouer elles aussi au tambour émaillé dans ma bouche et mes –

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