Paullo. Nous sommes au sud-est de Milan, dans un village suffisamment à taille humaine et que je connais assez pour l’avoir si souvent parcouru que je ne pourrais me perdre. Il n’est pas encore 10 heures.

Je regarde le matin se faire à travers la ville. Je me laisse attraper par l’odeur des lavandes. Les travaux, les quelques vieilles briques rares sur les murs peints. Les à-coups d’une perceuse. Le bébé qui pleure à travers une fenêtre de la SCUOLA MATERNA MARIA AUSILIATRICE. Les passants. Les panneaux qui signalent les travaux. Un choix blanc sur fond bleu roi laissé sur le mur, à l’angle de la VIA MILANO (dont le panonceau sûrement de marbre s’efface presque) et d’une rue dont je ne trouve pas encore le nom : <MILANO|CREMA>. Choix que je ne fais pas, ou presque, puisque je prends naturellement la direction de Crema pour me retrouver une centaine de mètres plus loin un peu après l’église, à ce croisement où je me suis déjà assis quelques fois, où s’offrent quelques bars fréquentés et quelques boutiques faiblement éclairées.
Je regrette un instant de n’avoir pu m’assoir au PRINCIPE, avec tous ces seniors (seigneurs), ça m’aurait donné de quoi tendre l’oreille, de quoi percer les mots au travers des accents, de quoi comprendre les histoires et regarder l’amour flotter entre les regards à jamais jeunes.
Qu’à cela ne tienne. Si l’Italie s’offre depuis toujours à moi comme une pièce ancienne si joliment montée à l’aune de quelques siècles comme des couches perméables dans lequel le génie général se promène, il n’est pas question que j’en perde une miette, même ici où la façade chiadée et damassée s’aperçoit trop rarement.
Me voici assis, ni une, ni deux, à la terrasse du bar d’en face, qui borde lui aussi la via Milano (i tri Basei, en patois local : les trois marches), avec droit devant mes yeux, après la route, la petite boutique d’un acheteur d’or et d’argent mais aussi bijoutier à ses heures qui clame bien en gros et d’une couleur qui rappelle celle du métal précieux : PAGO PIÙ DI TUTTI.
Des seigneurs s’asseyent autour de moi. « Si, si c’è l’ho io ! » (avec la diphtongue parfaite entre les deux dernières syllabes). Monsieur s’est assis, tandis que sa femme sûrement reste un moment sur les marches grises de l’entrée à lui poser quelques questions avant de commander une aqua frizzante bien fraîche. Une copine du même âge passe derrière moi et les salue, manifestement au courant de quelque chose. « Ciao ! In bocca al lupo, hum ! » Ils remercient. Un autre copain s’assied si près de ma table que je préfère laisser décider l’oreille plutôt que l’œil. Je vois simplement qu’il est habillé d’un bleu différent de celui du panneau et de noir ; j’aperçois un peu ses mains épaisses et bronzées, quand il les laisse sur les accoudoirs de la chaise.
Je les écoute. Ils se plaignent un moment de cette chaleur à moustiques, humide et lourde, depuis qu’il pleut un peu moins en plaine padane. Il faut dire. L’eau, ils n’ont vu qu’elle depuis des mois. Un ami qui vit pas loin d’ici m’a raconté au plus fort de la pluie qu’elle n’était pas tombée comme cela depuis cent cinquante ans peut-être.
D’autres, et encore d’autres passantes. L’Italie par bribes. « Heuuuu… Porca miseria… » La femme avec son eau gazeuse à moitié maintenant connaît le village tout entier on dirait. Son mari vient de raccrocher. Ils discutent doucement, de cette voix tranquille au bord d’une bouche qui n’oublie jamais d’articuler, sans fioritures inutiles comme moi, sans timidité, l’œil comme moi sur ceux qui passent, volontiers à plaisanter avec une petite fille que je regarde aussi espérer des pièces oubliées par mégarde ou des bonbons laissés dans le réceptacle d’une machine qui trône sur les marches du bar. Elle regarde cette femme qui doit ressembler à sa grand-mère, sans sourire, craintive, la paupière relevée malgré le soleil qui se montre.
Les « Buongiorno ! » (parfois accompagnés d’un « Salve ! ») défilent derrière mon dos, au gré des allers et venues. J’ai oublié jusqu’au PRINCIPE, toujours animé, les voix fortes même jusqu’à la discorde qui ne dure pas pourtant, de l’autre côté de la rue principale. Madame est partie faire des courses. Le copain s’est carrément assis à sa place maintenant. Je le vois mieux, ventru d’une vie pleine, sacoche noire sur la panse comme moi aussi je devrais faire, mais au lieu de cela j’amène toujours sur mon dos trop bon trop bête une veste trop chaude à tous les coups maintenant, même au matin tôt. Monsieur lui-même finit par s’en aller ; ne me reste, pour un moment seulement peut-être, le copain laissé seul à la rue.
Le ciel m’offre quelques gouttes bienvenues, à la verticale sur mon cou penché vers mes mots. J’en ai mal au dos d’écrire, pas assez l’œil sur les mouvements de la ville, pas assez attentif à ce téléphone avec sa sonnerie universelle qui s’arrête au moment d’un « Pronto !… » qui passe, pas suffisamment le regard à hauteur de passant, oublieux même du son que font les voitures, celui de la musique suffisamment transalpine pour que j’en connaisse déjà quelques paroles du bar qui touche presque le nôtre, n’eût été l’ERBORISTERIA (Segreti di bellezzA) entre les deux.
La tenancière vient, passe un coup sur les tables, soulève ma tasse vide et mon verre, accompagnant sur geste d’un « Tranquillo… » me voyant me pencher pour l’aider dans sa tâche. D’autres se sont assis. Seigneurs également. Moustaches blanches, chevelure de la même, savamment plaquée vers l’arrière du crâne.
Je vais payer. C’est bientôt l’heure du déjeuner.