Sous les arcades de la raison

Bergame. Une des villes les plus importantes de la Plaine. Me voici au sortir de la gare, après une petite heure de train. J’ai laissé mon sac à la consigne. À moi la Città Alta.

Faire la queue pour le Funicolare me prendrait trop de temps, vu la file impressionnante qui patiente, bavarde et bien sage, sous le ciel gras et gris de ce début d’été. On trouve facilement de quoi monter à pied de toute façon, même si le cœur qui travaille toujours plus qu’on ne croît vous propose assez vite de retirer la veste.

Piazza Vecchia, avec en face, au fond, le Palazzo della ragione avec sur sa façade le Lion de Saint-Marc, qui rappelle que la ville passa autrefois dans les mains de la Sérénissime.

Voici la PIAZZA VECCHIA, qui saisit par sa sobriété et sa délicatesse. Au CAFFÈ DEL TASSO ils ne servent plus de café en terrasse : c’est déjà l’heure pour tous de déjeuner, dans cette ville où les avions à ne pas perdre servent de mesure au temps qu’il reste, vu la proximité du terminal. Je viens donc pousser un peu ma panse contre l’acier ou je ne sais quoi du comptoir, l’œil habitué sur les rangées sages de centaines de bouteilles devant moi, l’oreille pas tout à fait encore à la chasse, à attendre avec joie mon café et mon verre d’eau nécessaire.

C’est parti. Le piédestal de Torquato Tasso vient me servir un instant de dossier, histoire de me laisser englober par l’espace devant moi, de me laisser prendre par les intentions séculaires du lieu. J’avais lu précipitamment des articles sur l’histoire de la ville, sur ses premiers habitants présumés, sur ce mélange celto-ligure qu’on trouve un peu partout dans la région, jusqu’à par-delà les montagnes qui circonscrivent l’immense plaine ; sur les Lombards, sur le Saint-Empire et Barberousse ; sur le Palazzo della Ragione à qui je tourne pour l’instant le dos, preuve du moment où la ville est entrée dans le processus communal au XIIème siècle ; sur la présence de la Sérénissime qui fit construire ces murailles que je n’ai pas assez admiré en venant, tout à ma sueur et au temps que je n’ai pas assez, où sont venus aujourd’hui s’adosser de petits potagers où poussent en silence des tomates pas encore écloses.

C’est parti. Je suis allé m’installer de l’autre côté, sous les arcades blanches de la BIBLIOTECA. Le pavé se trempe et s’assombrit, mais il ne pleut pas assez pour chasser les gens que je regarde tourner sur eux-mêmes à force de photos. A mes pieds un couple assis sur le marbre des marches dévore une foccacia, lui à la cuiller, elle à la main. Ils chuchotent pour eux seuls ces choses qu’on se dit quand on mange, l’œil sur les jolies couleurs des ingrédients qui viennent jurer un peu sur le pavé disposé en arrêtes de poisson devant eux.

Les pavés en « spina di pesce » qu’on trouve un peu partout, qui revêtent les places et les rues de la ville.

J’en oublierais de lever les yeux vers ma raison d’être ici, vers les arches hautes du portique qui m’attend en silence. J’admire les fenêtres et leur forme gothique qui s’étirent avec force vers le ciel qui semble se rire un peu d’elles, tout à la masse ronde et un peu débordante de ses nuages presque blancs. Les gens attendent quelque chose, peut-être simplement que l’heure tourne, que la pluie s’arrête avec le temps ou que l’air de l’accordéon ou la voix de son propriétaire leur rappellent un souvenir et qu’ils finissent par les applaudir d’un plaisir que vient tirailler l’ennui à moins que ce soit l’inverse.

Ils sont bien quoiqu’il en soit sous ce portique parfaitement pensé d’un palais qui porte si bien son nom, le regard bercé par la forme douce des arrêtes des arcades peintes ; tout, autour d’eux, manifeste le génie ; ils sont ici à l’abri, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, sans ciel au-dessus de leurs têtes que la sagesse de ceux qui pensaient à bon droit toucher l’éternité en passant par un assemblage de pierres qui les rendrait immortels.

Je redescends. La Porta di San Giacomo par laquelle je suis venu m’offre un gros morceau de plaine, avec au loin les arbres flanqués sur les collines dont la distance change le vert en un bleu sombre ; la Città Bassa, d’ici toute en tuiles que je regarde sécher, m’ouvre à des symétries un peu plus dures que là-haut, derrière mes épaules. Mais le soleil revient, et revient avec lui le mois en cours.

Vue de la Ville Basse, avant de passer la Porta San Giacomo.

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