Quand l’été se déguise en printemps

Sestriere. Ancien village olympique non loin de la frontière française. Cœur de village, 14 heures 23. Assis en terrasse, comme se doit. Je regarde le soleil dessiner sa grande cartographie. Même ici, malgré les deux kilomètres de marbre peut-être et de schistes entassés qui vous séparent de la mer, malgré cette altitude qui pourrait faire croire, à voir les fleurs si belles partout et cette herbe si verte à un été déguisé en printemps, – même ici le soleil vous épingle sur sa carte comme un lépidoptériste infatigable.

Rajoutez la lumière décuplée et aiguisée par la pureté de l’air et la petite brise comme un condiment universel. Fermez les yeux, écoutez les voix italiennes, le bruit des cuillères et les cris du bambin qui résiste de toutes ses forces à son père (qui finit tout de même par l’asseoir près de sa maman qui le prend dans ses bras et lui caresse la tête) et vous pourriez vous croire quelque part sur une plage des Marches ou d’Émilie-Romagne.

Rouvrez-les : la montagne séculaire, millénaire, est là qui vous regarde, énorme et éternelle, avec des taches neigeuses qui rappellent de petits nuages un peu perdus. Elle laisse aller ses flancs fleuris jusqu’aux pieds des hôtels sans rien dire, fidèle et silencieuse.

Mais le temps d’écrire les choses changent déjà. Les clients s’agitent tout autour. Ils se retrouvent les uns les autres, ils arrivent plus nombreux et rient en même temps qu’ils parlent. Les chiens qui participent à leur façon aboient aux pieds des tables. De l’autre côté de la grand’rue une fanfare fleurit tout d’un coup et pousse jusqu’à nous. Le soleil joue du tambour sur les parasols qui perdent leurs couleurs.

Lui qui vient d’arriver, la main gauche crispée sur le dossier de la chaise du copain. Il est habillé comme s’il suffisait de descendre la rue pour tomber sur la mer, blond du cheveu et bleu de l’œil, comme le sable pas tout à fait d’une seule teinte qui encadre une eau par temps calme. Je l’écoute un moment parler de Paris, partir en Italie au milieu de sa phrase et raconter un morceau de ses vacances à la table tout entière qui l’écoute, religieuse et riante. « … sarà fatto, Luca ! » C’est la serveuse pour un autre derrière moi. Elle revient les mains pleines pour lui, me débarrasse en m’assurant qu’elle ne prend que ce qui est vide et terminé.

La fanfare s’y remet. Je penche la tête en essayant d’éviter les bacs remplis de petits pins comme on y verrait des géraniums ailleurs pour voir les instrumentistes comme des papillons bien habillés. Je n’avais pas fait attention à la foule qui les encourage autour, assise ou debout, les mains à la fin des morceaux comme de petits instruments qui viennent leur signifier une sympathie paisible. Il est 15 heures 40 maintenant et mon téléphone a trop chaud d’écrire et moi aussi sous la toile grège du parasol. Mes voisins sont passés à la glace. Je me garde de leur donner tort, même au nom du ventre qui n’aime jamais le froid. C’est bien l’été malgré tout. C’est bien la fin du mois de juillet malgré le pull qu’il faudra remettre ce soir à coup sûr.

Les copains ont fini par partir mais il est resté et je le vois les bras et les mains comme la langue et les lèvres qui parlent à toute vitesse au serveur qui l’écoute en fumant à travers ses dents blanches et impeccables.

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