Ici rien de connu sur lequel se lancer

Ici pas de bars, pas de gens, pas de bruits familiers d’où faire naître des mots. Ici rien de connu sur lequel s’appuyer, sur lequel se lancer et se laisser aller.

Écrire la montagne. Écrire l’inconfortable d’un lieu où les noms ne viennent pas naturellement s’assoir doucement sur les êtres et les choses.
J’ai marché. J’ai monté le long d’une route comme une corde artificielle et rassurante en m’arrêtant régulièrement pour me faire au sublime, pour en prendre la mesure comme une peine à moitié perdue d’avance. À ce que je crois.

Car je pourrais m’arrêter aux quelques rares randonneurs que je salue, qui me saluent d’un discret Salve! ou d’un Buongiorno presque aussi silencieux que la montagne elle-même. Je pourrais m’arrêter à ce qui vient me toucher et qui ne m’étonne pas. À la rosée universelle. Aux flaques laissées par la pluie de la veille. Au troupeau, bien plus bas, qui se laisse deviner par ses cloches plus ou moins accordées sur leur gamme de métal. À décrire les mouches régulières sur ma tête, sur mes doigts qui peinent dans le chemin sinueux des mots qui ne viennent pas. À m’arrêter au bitume qui me rappelle la ville et qui craquelle un peu plus sans doute à chaque hiver féroce.

Mais si je viens secouer la tête c’est moins pour la mouche (si habituée à la passivité des bêtes qu’elle reste parfois même entre mes doigts qui cherchent à la chasser), c’est moins pour cette mouche molle et inlassable qui recommence toujours comme la mer invisible que pour me forcer à sortir de moi-même.

Reviens, reviens à l’impossible, reviens et reste un moment au difficile. Ne dis rien, tais-toi et regarde. Au loin, au près, aux verts qui voisinent d’autres verts plus clairs que les premiers, aux fleurs qui coulent, violettes et blanches le long des flancs usés, aux arbres qui préservent des éboulis, à leur ramure qui rajeunit vers la lumière éternelle et qui vieillit vers la terre jusqu’à mourir et tomber, à la montagne qui se tait autant qu’elle crie sa forme énorme, tais-toi et n’écris rien, toi qui ne sais pas décrire.

Ressens, sens malgré le rhume installé à force de marcher à tout petits pas entre l’ombre des mélèzes et la pleine lumière, ce qui se dit autour et que tu ne peux dire.

Ce que je sens, ce que je ne peux décrire qu’avec des mots aussi cassants et friables que le schiste, c’est ce chemin que creuse doucement le paysage autour de moi. Ce chemin de l’œil vers l’âme et de l’âme vers le regard qui, à force d’allers-retours, se remplit de silence.

Silence sur lequel viennent parfois se greffer quelques mots comme des caillots de sang dont il faut apprendre à se passer pour laisser peu à peu la mémoire se remplir comme un immense poumon.

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