Entre l’industrie parasolaire et l’histoire millénaire

Mondello.

Même ici le bord de mer s’est laissé manger par l’industrie parasolaire et les morceaux de plage qu’on loue pour son letto et son ombrellone. Ces champs immenses où les gens se laissent eux-mêmes cultiver comme des légumes, offrant leur corps pourtant si fragile en pâture au soleil en lui demandant en échange de transformer la couleur de leur peau. J’ai beau y être moi aussi pour quelques heures, je reste surpris par cette activité qui consiste à passer du temps allongé à regarder son corps ou celui des autres changer et vieillir un peu plus vite.

Je lève la tête vers celui qui m’a occupé quelques temps avant d’arriver ici. J’arrive d’ailleurs difficilement à en entrevoir un morceau d’où je suis. Je dois me frayer un chemin des yeux entre les parasols grèges qui frémissent dans un tout petit courant d’air continuel. Passer les petits toits peints en rouge des cabanons blancs qui me tournent le dos et qui nous séparent du morceau de plage payant d’à côté. Il fut un temps, le Monte Pellegrino était réputé comme imprenable. Qui réussissait à s’y établir pouvait penser pour un moment tranquille comment conquérir plus avant quelques morceaux de cette île si convoitée. Même d’ici, malgré les parasols industriels qui écrivent en silence l’histoire contemporaine au gré de mouvements d’air trop minces, il m’offre sa forme imposante, moins caractéristique peut-être que celle qu’il montre vu de Palerme. De l’autre côté, vers l’ouest, c’est le Monte Gallo.

La plage avec en arrière-plan le Monte Gallo, qui ferme la baie de Mondello.

Mondello, qui fut d’abord une grande étendue marécageuse puis un lieu de villégiature prisé au début du siècle dernier, s’étend entre ces deux proéminences rocheuses.

Mais assis sur mon lit de plastique et de métal, le ventre trop mou et trop blanc à mon goût, je n’ai qu’ici et maintenant pour écrire, et je tricherais à rêver aux villas qui poussaient ici autrefois ; je tricherais à m’imaginer quelques Grecs, Hamilcar ou Hannibal, ou même quelque général romain arriver silencieusement par une mer calme, turquoise et sublime comme aujourd’hui, par une chaleur peut-être comme aujourd’hui. Je n’entendrais rien de toute façon. Les Vigili del Fuoco qui louent les quelques transats d’ici et qui sont fort sympathiques nous offrent une musique parfaitement adaptée à notre activité, dont je connais quelques titres d’ailleurs.

Je suis entouré d’adolescents bronzés qui connaissent leurs paroles et qui font mine de danser des épaules et de la tête, pendant que l’une d’entre eux filme et chante elle aussi en riant des yeux vers celui qui est peut-être son copain ou peut-être pas. « Ahhh folliiiaa… Sud Americaaa… » Elle s’est levée, je crois qu’elle essaye de convaincre le garçon aux lèvres plus sombres que la pierre brûlée du Monte Gallo d’aller faire un petit tour dans l’eau pas tout à fait froide. Elle a dû atteindre sa limite.

La mer, peu attirante quand on y rentre et un peu trop chaude en cette saison, prend vers le large des teintes turquoises à faire rougir d’autres mers plus célèbres. Au fond le Monte Pellegrino.

Les gens dorment ou gardent les yeux fermés, lisent un bouquin ou s’ennuient, la barbe pour certains qu’on n’a pas pris la peine de raser depuis qu’on est ici, les mains le long du corps, le short ou même le slip de bain violet à fleur orange et jaune et la casquette à l’ancienne blanche pour les plus audacieux ou pour les plus âgés. C’est ça les vacances. C’est le vide des jours qu’on décide volontairement de ne pas trop remplir.

Il finit par se réveiller soudain. Il est tout rouge d’avoir laissé son corps se battre seul contre le soleil. Je l’entends appeler des gens qui ont dû partir se baigner. Mais non, sa femme et ses enfants sont là, sur les lits d’à côté, en train de se rhabiller pour partir.

Je regarde un moment le Monte Gallo. D’ici on pourrait presque percevoir son aridité, en regardant sa chair craquelée comme un vieil animal millénaire, presque brune quand le soleil n’y vient plus. Il est beau, assis là face à la mer, depuis si longtemps immobile et silencieux, témoin sûrement de tant de choses. Je me rends compte que contrairement à nous qui nous battons en permanence pour conserver cet équilibre ténu entre la déshydratation mortelle et une couleur de peau parfaite ou presque, il est parfaitement à sa place, tout comme son frère voisin le Monte Pellegrino. Ce qui les rend encore plus beaux.

Le morceau de plage géré par les pompiers.

Laisser un commentaire