Cette ville comme un festin pour les yeux

Palerme.

PIAZZETTA S. SALVATORE. Les yeux grands ouverts, comme aspirés. Le reste du corps debout, presque bouillant, appuyé sur le relief à peine travaillé d’un pilastre dont la peinture laisse par endroits percer une pierre qui s’effrite elle aussi.

La Piazzetta Santissimo Salvatore avec l’entrée du Palazzo Vernagallo di Diesi.

La place, toute petite et peu passante, offre déjà au regard tant de choses que je pourrais rester ici, à tourner les yeux en l’air, l’air un peu fou, et me repaître d’elle une journée entière. Elle me donne déjà de quoi lancer un texte qui peine depuis plusieurs jours, dans cette ville où chaque pan de rue, chaque morceau de façade offre un festin pour les yeux qui ne savent par quel plat commencer et qui traînent un corps qui doit composer avec un soleil et une chaleur implacables.

Il y a d’abord du PALAZZO VERNAGALLO DI DIESI cette entrée monumentale qui doit dater du XVIIIème siècle, faite de cette pierre calcaire que le temps laisse magnifiquement subsister et qu’on trouve un peu partout à force d’être attentif. C’est une propriété privée, et je perdrais un temps trop précieux à espérer voir quelqu’un ouvrir le cadenas et me laisser entrevoir un royaume peut-être disparu. Une bonne partie de la place est occupée par ce qui est sans doute le mur de la Chiesa del Santissimo Salvatore. C’est elle, d’ailleurs, ou plutôt la végétation qu’on aperçoit par endroits sur ses pierres et qui s’offre au vent et à la poussière de la ville, qui m’a poussé à m’arrêter là, après avoir remonté la petite rue dont je n’ai pas réussi à déchiffrer le nom, parcourue d’échafaudages, de linge qu’on laisse sécher dehors, de grands tissus que ne soulève pas suffisamment le vent pour dévoiler l’intérieur de ces rez-de-chaussée où des voix vivent un moment et se taisent.

Mais je dois avancer. Mes sourcils se froncent un instant en réponse à l’air presque préoccupé du mascaron qui domine la porte du Palazzo Natoli. C’est le problème, ou plutôt l’immense avantage, de cette ville. Pas un endroit qui ne mériterait une pause et une étude. C’est à vous faire chavirer comme un Stendhal perdu dans un Florence qui lui fait tourner de l’œil.

Le mascaron du Palazzo Natoli. Remarquez la grande porte cochère coupée en deux par deux portes à taille humaine, chose assez courante à Palerme, pour peu que la porte soit suffisamment large.

Même déboucher dans l’artère qui suit (VIA VITTORIO EMANUELE) vous offre du travail. Je viens me poster, toujours debout, en face de l’église parfaitement baroque, en retrait du passage continuel des touristes égrainés comme des globules dans les rues comme les veines d’une ville qu’ils nourrissent tout autant qu’ils l’étouffent. C’est le jeu. Ici, les Italiens eux-mêmes sont des touristes. Attentif aux voix depuis plusieurs jours, le nombre de Français m’impressionne tout autant qu’il m’effraie. « Et pour ta mère du coup je lui prends quoi ? » Je pourrais continuer à en attraper comme cela à la pelle, à me faire croire que je n’ai pas quitté ma propre ville natale.

Je lève la tête. Pas une fenêtre qui n’ait son balcon. Et rares, parmi ces derniers, auxquels on n’a pas accroché quelque plante, ravie du soin qu’on lui porte partout.

Malgré tout, le temps n’est plus le même pour les façades des palazzi. Certaines en réchappent par une rénovation et quelques travaux. Pour d’autres, cela semble déjà trop tard. Peu importe le palazzo d’ailleurs, qu’il soit simple immeuble sans prétention ou palais dont les restes donnent encore à voir leur magnificence d’autrefois. Le temps ne se laisse aller à aucune distinction. Je m’étonne d’ailleurs de voir perdurer des boutiques, de les voir autant briller et accueillir autant de monde alors que la façade générale menace de s’effondrer.

La boutique bien léchée jure avec une façade dont les balcons s’effritent.

En bas, près du sol encore brûlant du jour, les gens profitent des quelques bancs gris pour s’assoir un moment, ou commandent des glaces pour lutter contre la chaleur étouffante. Plus loin, là où la Via Vittore Emanuele croise la Via Maqueda, je regarde une femme photographier un cheval qui semble la saluer de la tête, le regard coupé par des œillères dont il ne se plaint pas. Chapeau rose et blanc sur la tête, c’est sûrement une jument. Elle mâchonne son mors. On dirait presque qu’elle s’ennuie malgré le passage continuel des gens émerveillés par les façades de la Piazza Villena, des triporteurs bruyants et des cris des marchands de spremuta di arance.

La Piazza Villena, petit coup de génie de l’architecte Giulio Lasso.

Le lendemain la pluie nous offre une autre ville. Les couleurs trempées, l’ocre rouillé des vieux calcaires, le vert des feuillages lourds qui semblent trembler de plaisir, et jusqu’aux pavés que l’eau semble épaissir, tout rentre en harmonie avec un nouveau ciel qui légifère soudain à la place du soleil.

Je regarde un enfant sur un trottoir de la Via Roma tendre sa langue pour attraper la pluie en riant, tandis qu’il est bloqué avec sa mère et son père sous l’abri improvisé d’un balcon. Il pleut tellement que le bitume se recouvre d’une mousse blanche et légère.

Les gens tournent sur la Piazza Bellini. Il ne pleut plus mais pour un moment c’est comme si nous étions tous perturbés, à ne plus savoir quelle via ou quel vicolo prendre. D’ici on n’entend plus les vendeurs de jus d’orange. C’est l’heure des décisions pour tous.

Une petite fille me regarde soudain ; elle fait mine de voler les bras tendus, tapant de ses pieds joyeux le pavé sur lequel elle ne craint pas de glisser, courant après des pigeons le plumage pour l’instant plus gris que le ciel qui fait mine à nouveau de vouloir leur ressembler. C’est sûrement d’autant plus drôle que le pavé est large et gros.

La Chiesa di Santa Maria dell’Ammiraglio et l’arbre qui pousse à l’ombre de son clocher, dernière les palmiers.

Les yeux au ciel, j’admire le vieux clocher de la Chiesa di S. Maria dell’Ammiraglio. Il vaudrait à lui seul quelques journées de regards de haut en bas, à se laisser saisir par sa beauté à en avoir mal à la nuque ; à venir le toucher, à constater ce que le temps lui a pris et ce qu’il lui a laissé. Je retrouve ce moment où les mots me manquent sans tristesse et où je me tais, fasciné. J’écoute les gens lui faire des commentaires pleins d’admiration, je les vois lui consacrer quelques mégas de mémoire de leur téléphone et lui sourire peut-être malgré eux.

J’imagine qu’ils ont vu ce qu’on ne peut pas ne pas voir. Qu’ils ont vu à quel point l’arbre qui pousse dans son ombre confortable l’embellit encore davantage ; à quel point les deux génies, l’un végétal et l’autre humain, viennent s’appuyer l’un sur l’autre, se compléter, se répondre et se mettre l’un et l’autre en valeur, dans une harmonie qui dépasse peut-être toutes les autres.

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