Comme des cœurs au bord de la mer

Naples.

A l’angle de la VIA LUIGI SETTEMBRINI et la VIA DEL DUOMO. Voici, entre la Palerme d’été et la Naples automnale, le royaume d’autrefois réuni par la pluie. Le temps manque pour se laisser absorber et porter doucement par la ville. 

J’ai pris un café à l’angle de ces rues en espérant démarrer, les yeux dilatés par la fatigue et le désir, coude au comptoir, le dos et la hanche courbés plus qu’il ne faudrait, le verre d’eau à pétiller silencieusement devant moi à côté de ma petite tasse remplie de ce liquide léonin à qui je demande un peu désespéré de tout changer, de me donner la force, de me donner d’aimer tout ce qui m’attend.

Napoli. Alors que j’essaye de noter le nom du VICOLETTO GESÙ DELLE MONACHE, une petite voix venue d’un des balcons me fait finalement lever les yeux vers elle. Âgée, belle de ces traits où le soleil semble avoir élu domicile pour toujours, la femme me demande ce que je peux bien être en train de faire, immobile, planté là en silence avec mon téléphone à la main, le nez à l’écran à écrire où à faire des photos, et elle s’imagine que je note le numéro de sa maison. Je l’ai senti à ses premiers mots : elle est inquiète, elle cherche à mon étrange manège des explications que j’essaye tant bien que mal de lui fournir, mais ma relative agilité à parler la langue de ce pays que j’aime tant et ma bonne volonté ne suffisent pas. Jusqu’à ce que sa fille la rejoigne et qu’on finisse par se comprendre, ou plutôt qu’elle trouve finalement un sens à mes explications.

Le Vicoletto Gesù delle Monache, que j’essaye de saisir, surpris dans mon travail.

Par morceaux, comme je peux. Je ne suis pas seul à décider de l’emploi de mon temps, et avec mes amis nous voici poussés doucement vers la mer presque noire de grisaille et de sable basaltique. Ma pensée sourit en regardant passer devant le Vésuve un ferry jouer au volcan en singeant sa fumée. L’industrie rigide du port et des vaisseaux gros comme de petites villes vient buter contre la douceur du vieux Vésuve comme un vieux chien couché et du vent un peu tiède. La corniche suit paisiblement la courbe du littoral ; Naples, comme une Marseille monumentale, se laisse enfin prendre du regard, sous un soleil qui colorie la ville de gris avec un peu de rose. Je ne sais, j’ai l’impression que dans le silence de ce samedi après-midi, la joie de vivre au bord de l’eau si belle vient caresser du doigt une nostalgie qui se laisse voir soudain ; les passants chuchotent et les jeunes amoureux se promettent des choses sérieuses en se prenant mutuellement les joues, l’œil dans l’œil et la bouche frôlant la lèvre ; mes amis sont loin maintenant, je suis ralenti d’écrire, de suivre cet urbanisme immense fait d’une main et d’une pensée si solide qu’elle vient me rassurer, malgré les volets parfois fermés et les balcons laissés à eux-mêmes des palais.

À peine sorti du port, le ferry fume sous le nez du Vésuve.

Mais mes mots et mes doigts ne sont pas seuls responsables. J’ai pris comme les autres sans le savoir la vitesse de la ville. Nous voici tous simultanés, à moins que cette façon collective d’être dans le temps ne vienne pas de la cité millénaire mais de l’énorme poitrine là-bas, qu’on ne voit pas respirer mais qui est pourtant bien le siège d’un cœur qui bat une fois par siècle, la maison d’une âme qui irradie toute la plaine jusqu’au littoral, alors que tout ça se mélange doucement au soleil qui dore le château Sant’Elmo avec ses flancs qui semblent coupants d’ici, jusqu’aux palais à fleur de mer peints de rose, de rouge ou d’ocre, jusqu’aux cordages que j’écoute grincer dans la mer qui gonfle et qui dégonfle doucement.

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