Sestriere. 2035 mètres de haut. La montagne vous stimule et vous chamboule les globules rouges, et du nez en passant par la gorge jusqu’aux poumons, le corps doit encore s’habituer.
Je m’étonne, sur le chemin du centre-ville, de voir un monsieur le crâne respectablement dégarni, arroser méthodiquement les plantes de son joli jardin qui ne doit jamais être autrement que vert quoi qu’il fasse, de toute façon. Chaque plante y passe. Ses bosquets de gentianes (je crois) doivent le regarder de leurs mille yeux en fleur, contents sans doute, mais surpris.
Je viens m’asseoir où je m’étais assis il y a à peu près un an. C’est le patron peut-être qui vient nous voir, le ventre bien moins tranchant que les montagnes autour, tee-shirt noir comme une mappemonde sans continents qui effleure un instant ses belles pétunias comme des hélices en tissu rose et blanc offertes à la douceur du vent. Le noir de son vêtement s’embellit le temps de son passage comme il le fait toujours quand il se mélange à quelques couleurs vives. Si bien que je m’y reprends à deux fois pour constater la présence d’un tablier qui dessine un carré gris avec une grande poche comme une bouche utile entre le noir et le bleu classique d’un jeans sans prétention.

Là-haut le ciel presque tout blanc n’a pas les épaules suffisantes pour résister au soleil, et les moineaux pleins de cette intelligence du temps présent écartent les ailes sur les tables et les bancs histoire de se tuer quelques parasites et vitaminer un plumage qui rappelle le toit de lauzes ferrugineuses du vieil hôtel de l’autre côté de la rue. Je m’étais documenté l’année dernière sur la ville. Elle ressemble dans l’intention aux grandes plages artificielles de Rimini, et dans la comparaison facile, le sable d’Émilie-Romagne vaut la neige du Piémont. Le rapprochement entre les villes s’effondre un peu maintenant que l’été est venu vider Sestriere des amoureux des pistes, alors qu’au bord de l’Adriatique les parasols rangés dans une symétrie un peu effrayante doivent manquer pour les abriter tous.
Mais j’aime de plus en plus la montagne en cette saison. J’y trouve même, à lever les yeux vers les dorsales reptiliennes de la montagne devant moi, les plaques neigeuses qui manquent à Marseille. Sans oublier les fleurs. Et le vert comme un roi qui décline ses attributs : vert des pins, vert de l’herbe que j’aperçois sous les télésièges abandonnés, vert et violet de ces longues fleurs grégaires qu’on trouve partout ici, jusqu’à ce que la montagne finisse par laisser ses habits comme on les abandonne au pied du lit et qu’elle se montre dans toute sa puissance minérale et silencieuse. Je réalise que la neige et la pluie qui rongent et qui mangent donnent à la roche, que le contraste avec le blanc du ciel rend presque pourpre, une prestance royale qui rassure autant que le plat bleu de la Méditerranée devant soi. Voilà l’équilibre. Disons : la mer l’hiver, et les hauteurs pour l’été. De toute façon ici encore plus qu’à l’altitude zéro le soleil nous fait des peaux de marmottes, ce qui permet même aux amoureux des épidermes calcinés de s’y retrouver. Aucun besoin supplémentaire donc.
Un groupe de motards, le blouson parfois plus noir que le tee-shirt du patron, vient changer mon second plan après les tables de bois d’un ocre que la pluie, la neige et un soleil aussi dur qu’elles sont venus éclaircir. Leurs paroles viennent épaissir ma toile. Je vois leurs dents qui mangent, les cous qui pour certains débordent de tatouages gris ou bleus un peu usés. La route qui monte jusqu’ici a dû leur agrandir l’estomac. Ils sont vêtus comme l’activité l’ordonne. On dirait des soldats en armure de tissu, bien droits ou la jambe relâchée par le genou. Ils rient, ils fument, la main sur la table ou carrément assis, la tasse minuscule d’un ristretto qui contraste d’autant plus qu’elle est blanche comme le ciel au milieu de leurs doigts avec leurs cuirs taillés pour le froid et le vent.
