Rome. Le cœur, l’oreille et l’œil tout à la Ville. Je sais où je vais. Je sais où je suis. Je sais ce que j’aime. Je salue les allées du Marché de Trajan encore vides, et je viens pousser le soleil derrière la Colonne du même, saluant ses reliefs plus que sa propagande dans le matin dont seule une petite brise rappelle la fraîcheur de novembre.

Je viens m’assoir face à celui auquel je reviens à chaque fois. Celui, vivant, celui, éternel, celui qui pourrait être la raison suffisante d’un séjour. Le Panthéon. Je les regarde avoir raison, les bras en l’air, les mains tournées vers lui et les doigts qui pressent un bouton virtuel à l’occasion d’une photo qui vient remplir une mémoire plus courte que celle du granite des colonnes de son portique. Sous la dédicace à l’homme plusieurs fois consul en son temps, je découvre, sans pouvoir lire, d’autres messages, dans cette écriture en capitales que nous pratiquons encore aujourd’hui.
À l’occasion d’une brioche à la pistache et d’un café comme un lion qui vous agrippe la bouche de sa griffe amère, j’ai pris place à la terrasse d’un restaurant qui m’offre – par-delà les volutes de fumée de mes voisins fumeurs que je voudrais plus éphémères encore, par-delà les voix françaises qui s’adressent dans leur propre langue aux serveurs habitués et toutes les autres que je ne prends pas le temps d’entendre, par-delà la foule le pied peut-être déjà fatigué sur les sampietrini gris et noirs qui tourne et qui s’arrête pour mieux tourner encore, – ce luxe immense de contempler l’éternité en arrière-plan. Là où l’intelligence a façonné la pierre peut-être encore mieux qu’ailleurs sur cette terre. J’oublie mon propre corps, ma jambe croisée inconsciemment sur l’autre et qui finit par la faire souffrir, ma soif et ma fatigue qui auront le temps de me rattraper plus tard, j’en suis certain.
Je laisse mes yeux courir sur la perfection un peu usée de l’agencement arrondi des briques du flanc gauche de l’édifice, alors que mon oreille tire mon corps sur la droite à l’occasion d’une fanfare au travail, instruments à vent de circonstance et tambours plein pot, et qui réussit je crois à détourner la foule un instant de la ville éternelle ; d’ailleurs en arrivant je me demandais ce qui pouvait bien se passer aujourd’hui, des policiers nous bloquaient le passage le long de la route, tous les passants attendaient un cortège ou quelque chose qui ne venait toujours pas.

Je me suis levé pour aller voir plus près. La couleur un peu passée de l’argile, déjà adoucie elle-même par le soleil de ce matin d’automne, vient adoucir encore un peu plus la cohabitation multimillénaire et parfaite de ces milliers de briques qui embarquent mon âme et mon cœur dans leur douceur, jusqu’au moment où la dernière corniche, sur laquelle frissonnent par endroits quelques plantes sauvages, laisse soudain place au ciel complètement bleu. Les gens passent, descendent ou montent, tirent des valises ou poussent de petits diables sur lesquels tremblent des cartons blancs ou beiges pour la consommation du monde, la main dans la main qui brille un instant au soleil pour la mère et la fille, le pied ferme pour cette femme qui descend et qui sait où elle va, lui le sac à dos qui vient lui compléter le ventre, et lui en chemise bleu presque ciel sans peur de l’ombre ni de la saison. Et il a raison, il fait délicieux, l’air même sans soleil dessus est doux comme une brique antique, alors pourquoi s’en priverait-il. La fanfare ne s’est presque jamais arrêtée. Il va falloir que je demande à la fin.
Je finis par m’en aller. Je voulais aussi revoir la surface toujours jeune du Tibre comme une aiguille qui serpente d’est en ouest dans une immense montre, courant, épais comme du bitume éclairci, au milieu de milliers d’années entassées et visibles. Je m’arrête un moment entre la VIA DEI SOLDATI et la VIA DELL’ORSO, surpris par ce lion qui dévore un sanglier au coin d’une façade que des mains ont dû polir à force de toucher, avant d’attaquer les escaliers qui me mèneront aux quais ; j’ai déjà le vent qui annonce l’eau d’ici. En haut les platanes le long des berges répondent, par le jaune et le brun de leurs feuilles mourantes, à l’enduit ocre du palais qui jouxte la PIAZZA DI PONTE UMBERTO I. Je suis le Tibre, heureux dans l’automne qui n’est qu’une couleur de plus qui passe sur la Ville ; je finis par hasard par trouver une réponse à ma question sans importance de tout à l’heure sur un panneau publicitaire. C’est la Giornata dell’Unità Nationale e delle Forze Armate aujourd’hui. Bon. D’accord. Le tombeau d’Hadrien me regarde avancer doucement dans sa direction, le dos trop lourd d’un sac que mes doigts au travail essayent de me faire oublier ; il est beau au milieu des troncs aux écorces arrachées. Hadrien voulait que toute la ville le voie et se souvienne sans doute de son passage. Les briques plus récentes sur son sommet ont presque réussi à lui faire perdre cette fonction, mais on voit encore, à plusieurs centaines de mètres à la ronde, le gros appareil de tuf gris sombre qui rappelle son vieil âge, tandis que le Pont Saint-Ange est comme un gros tuyau qui canalise un moment les passants continuels. Nous sommes aussi ces aiguilles, parfois sans but précis cette fois-ci, qui rappelons le temps qui passe, comme une saison qui vient colorer de ses mille teintes individuelles une cité que rien ne vient vraiment troubler, 4 novembre ou pas. Suivant le dessein urbanistique de l’empereur, je viens prendre la VIA DEL BANCO DI S. SPIRITO. Le soleil a tourné sans me le dire vers l’embouchure du Fleuve. Les gens déjeunent, et je vais trop lentement pour éviter les propositions de manger ici où là, les « Hello » lancés dans l’air chaud maintenant auxquels je troquerais volontiers des Buongiorno qui me feraient un peu plus sentir d’ici, ce que je ne suis pas.

Mais j’ai faim et je finis par m’arrêter un peu plus loin, en face du numéro 56 de la VIA DEI BIANCHI VECCHI, poisson tibérin au milieu des voix ou des cris des employés face à la file des clients affamés. « – Ragazzi, grazie ! – Ok ! Chi c’è a servire ? » Je leur tourne le dos, mais pas les oreilles, et je les savoure comme le thym grillé sur la foccacia avec laquelle je suis en train de me huiler les doigts sans le vouloir et qui viennent faire luire le clavier sur lequel j’écris, presque aussi éternel que la vieille brique d’ici. J’entends les tickets qu’on arrache de la caisse entre deux bonjours ou quelques mots de langue anglaise sur lesquels survit l’accent de la langue d’origine ; j’entends la nourriture qu’on vient enfermer dans du papier qui doit déjà suinter à son contact ; je vois les gens qui sortent, les gens qui me regardent debout davantage à pianoter qu’à manger ; j’ai mon voisin tout à son arancino et ses tomates cuites, le smartphone contre le mur à portée de main au cas où ; j’ai cette femme le bébé contre la poitrine qui dort, la bouche qui dessine un cercle moins parfait et plus sombre que les flancs du Panthéon de tout à l’heure.