Voir Venise… Et écrire

La Sérénissime sereine sème
Sur la Lagune un destin souverain.

Venise. Venise. Je regarde la lumière du ciel se faire et se défaire en scintillant doucement sur l’eau entre l’ombre des façades de chaque côté du canal qui va jusqu’au PONTE GIOVANELLI. C’est si incroyable, c’est si dingue d’être ici, d’écouter la lumière frémir et clapoter contre les murs de briques malmenés par le sel, de se perdre à force d’impasses et d’angles droits sans jamais se perdre vraiment, d’être surpris par ces alternances de monde et de silence, les yeux incapables de repos, dans cette ville créée pour la lutte contre l’eau continuelle.

Le canal vu du Ponte Giovanelli.

Je me retrouve sur le pont célèbre, entassé comme les autres, exactement comme les autres, mais sans les écouter, sans vraiment les voir ou, au contraire, souriant de nous constater aussi universels, aussi peu gênés de nous comporter comme un immense mille-pattes sans âme et sans intelligence, comme des fourmis de toutes les couleurs qui se frôlent et s’oublient, les yeux tous sur le canal qui fourmille lui aussi de barques, de vrombissements d’écume, de pieux plantés fièrement contre la mer qui ronge et qui blesse lentement. D’avoir tous les coudes contre l’écru froid de la pierre d’Istrie, cette espèce de marbre sublime qui n’en est pas vraiment. De voir se correspondre si bien les enduits roses des palais et la route marine comme une longue cicatrice qui verdit sous le ciel, le sel partout sous la narine quand se taisent un moment les parfums trop lourds du tourisme étouffant.

Vue du Ponte di Rialto.

Comme tout le monde. J’ai sûrement comme les autres cette crainte que le pont finisse par s’effondrer, non de malformation, qu’on nous préserve de le croire, mais d’immense lassitude, comme nos épaules qui lâchent quand le sens nous abandonne et qu’on ne comprend plus ce qu’on fait là. Ça devrait nous rendre très humbles, ce mélange de fragilité et de force, nous faire tous petits et nous faire taire, nous taire devant tant de prouesse et de patience humaine, de coordination passant le pont fictif des siècles. On devrait tous s’arrêter, ne plus bouger et regarder franchement en face le génie de la Sérénissime sereine qui a semé sur la lagune son destin souverain. Regarder la multitude des gens qui œuvrent et qui travaillent sans nos moyens habituels. Réaliser qu’il n’y a de voitures nulle part, que tout se fait par diables sur les barques, sur des canaux et sous des ponts qu’on doit connaître par cœur de vivre ici. Venise. Venise, faiseuse maximale de ponts, suivant cette sagesse latine vieille de plusieurs millénaires.

Je me suis porté un peu plus loin, dans une petite impasse, l’épaule gauche contre un mur frais, l’œil surpris de voir un couple la bouche remplie de glace passé un peu midi qui finit par partir et continuer. J’ai le pied fatigué de la veille. Il me rappelle Rome quand on marche des heures en s’oubliant ; comme à Rome ici c’est l’œil qui décide et qui fait fi des jambes.

Je m’attarde un instant dans un bar, savourant doucement des dents la mollesse savante d’un panino avec de belles tranches de bresaola à l’intérieur. J’admire comme je l’ai toujours fait la perfection et l’amour italiens du service, le comptoir comme un autel parfaitement ordonné où s’opère quelque chose de mystérieux et de divin, le patron comme un prêtre face à des fidèles tutoyés qui vont et viennent, les serveurs toujours attentifs à vous débarrasser et vous sourire quand ils ne se racontent pas des histoires qui leur maintiennent leur sourire, quand ils ne rencontrent pas quelque client connu et que tout ralentit le temps de quelques nouvelles partagées d’une voix forte. J’essaie d’isoler leur accent, en me disant que je n’avais encore jamais entendu bavarder cette partie de l’Italie mais je n’y arrive pas.

Saint-Marc comme une claque sublime qui me tire quelques larmes de surprise. Voici que d’une petite ruelle comme un goulot sous-marin sombre et compliqué il vous est soudain offert un firmament de pierres comme des étoiles obéissant à un ordre qui vous dépasse complètement et vous laisse interdit. Le campanile, rebâti je crois au début du siècle dernier, contraste par l’humilité de sa brique et la simplicité de ses lignes, tandis que la basilique se complique et se cabre dans une Byzance de courbes et de reliefs que manifestent encore davantage les copies des chevaux subtilisés à l’empire du delà de la mer. Le célèbre café a embauché un orchestre qui réinterprète avec finesse un morceau connu de Dalida que je me mets par réflexe à décomposer de l’oreille, avec une préférence depuis toujours pour la contrebasse qui va au trot et qui porte le reste des musiciens et les clients contents.

Le Campanile et la basilique.

Je longe le Palazzo Ducale, si près de l’eau et du vent qui s’engouffre où il veut pourvu d’un contraste entre le chaud et le froid que je peux voir en risquant de glisser jusqu’au Pont des Soupirs. Au lieu des ennemis de la République privés une dernière fois de la vue de l’eau c’est une mariée et son homme au complet bleu presque outremer que les photographes poussent à l’extrême du dallage, histoire d’avoir sur le papier futur un petit morceau istrien de prison, un morceau de fenêtre grillagée de rouille et un petit morceau de la surface trempée de l’eau verte. Revoilà la mariée le temps d’écrire, de l’autre côté là où le pont s’aperçoit encore mieux, d’abord seule et suivant les ordres des mitrailleurs un grand sourire bronzé sur ses lèvres habituées, et puis avec monsieur, s’embrassant tout deux le temps de quelques lignes, applaudis même par les badauds toujours un peu à l’affût du bonheur, sans réagir pourtant – on dirait presque des professionnels pour magazines. Je vais me glisser à l’ombre des arches, admirant le mariage éternel de l’homme et de la pierre, le pied qui soupire lui aussi de m’obéir toujours.

Je retourne vers la terre, dans cette ville comme un labyrinthe dont le monstre est mort depuis longtemps. J’écoute les gondoliers s’apostropher entre eux, bleus rayé de blanc ou blancs rouge, debout au-dessus des touristes heureux de leur giretto sur l’eau trouble qui se taisent quand ils crient. Je me demande sa profondeur, mais j’admire à quel point elle porte, combien les maîtres des barques arrivent à se parler si facilement d’aussi loin.

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