Plage des Catalans. 17 décembre. Bientôt 15 heures. C’est l’hiver, et le soleil pousse déjà vers le nord-est les ombres des choses qu’il touche et pourtant. La plage en contrebas est encore pleine de monde.
Je me reproche à l’intérieur de n’y avoir pas cru. Toutes ces couches, sur moi, que je regrette, tandis que mes yeux passent la barrière bleue et blanche devant nous pour s’arrêter sur les quelques personnes en maillot, les pieds dans l’eau ou le corps carrément pour les plus courageux. C’est quelque chose que j’ai toujours attribué au mois de décembre en particulier. Ces taches estivales entrecoupées d’hiver qui surprennent toujours. Je me fais souvent avoir ou presque. Comme aujourd’hui. Mais peu importe. Me plaindrais-je d’être dehors et d’avoir chaud, ciel bleu plein pot, au bord d’une eau plus bleue que lui, les gens partout, entre amis à visiter la ville, seuls à courir ou à se promener ?
Une mamie vient s’assoir près de moi. Je la sens l’œil plein de soleil tourner doucement la tête quand elle ne fixe pas l’ouest et les gens devant elle, les enfants qui jouent à chuter sur le sable d’ombre et de blond et que l’on ne peut pas entendre d’ici, les familles assises, ceux qui se rhabillent, ceux les yeux sur leurs pieds nus ou sur leur téléphone.
Autour j’attrape quelques bribes. « Là, y a des vélos qu’ont droit d’rouler ! » Elle longe au rythme de son bambin la piste cyclable en montrant son mouvement du doigt en guise d’explication, mais lui n’a pas l’idée de regarder sa mère et continue une question que je ne comprends plus. Ils passent doucement derrière moi.
Les gens cassent un moment leur promenade et viennent poser leurs mains sur la barrière bleu glacé face à la plage. « Après ce qui me dérange à Marseille c’est que… » Je surprends sur les lèvres d’une fille ce début classique qui ouvre la seconde partie du discours quand on montre la ville à des amis venus d’ailleurs. Je me demande quel poids elle doit avoir cette phrase au fond des cœurs et des yeux, quand on vient avec délice de se farcir à pied, avec la gymnastique que vous demandent les trottoirs étroits du pont qui domine le Vallon des Auffes (alors que vos yeux sont aspirés immanquablement par l’entassement coloré des maisons sages assises sous Notre-Dame), tout ce long bout bleu de bonheur de mer, de pierres calcaires et de façades. Je me demande si ses amis la croient vraiment, alors qu’ils ont encore l’œil fixé sur la mer pleine et calme, sur les quelques voiles silencieuses qui rentrent vers le port, sur la lune, quand ils tournent parfois la tête, qui leur lance un sourire suspendu et nacré au fond d’un ciel imperturbable ?

Mais peu importe. Le soleil vient rougir l’air une dernière fois avant de se laisser aspirer par le large sans fin. J’ai quitté la Corniche pour le BOULEVARD DE LA RADE et je me laisse surprendre un moment par les froissements millénaires de la colline de Samatan ; c’est comme une mer qui monte et qui descend sans bouger et qui vient pourtant buter sur les immeubles immobiles qui dominent l’endroit.