« Ciao, ciao les amis ! Et ne restez pas six mois sans venir ! » Jacqueline lui assure, la voix déjà un peu lointaine, le pied franchement engagé sur le trottoir déjà, qu’elle reviendra bientôt. J’écoute avec plaisir le serveur entretenir ses amitiés, en même temps que je regarde ce morceau de ville se faire et se défaire à force de passants et de circulation. C’est ce petit miracle citadin, toujours, que je constate, entre ce qui passe et ce qui reste, entre ce qui tourne trop vite et ce temps qu’on a pris, ici ou ailleurs, pour apprendre l’autre et pour s’en souvenir.
C’est la raison même de la ville. « Salut les jeunes ! » Un gars s’assied non loin de moi après avoir échangé quelques phrases heureuses avec les serveurs. Il leur a dit le temps passé entre Aix et Marseille, la journée bonne ou mauvaise et ça leur a suffi. Je ne suis pas sûr qu’il ait eu besoin de leur dire ce qu’il voulait. Le voilà un verre de vin blanc devant lui, déjà au téléphone, les coudes posés sur un journal grand ouvert qu’il a su trouver au comptoir mais qu’il ne prend pas la peine de feuilleter pour le moment. À côté, des jeunes penchés sur des jeux à gratter que leur main vive et nerveuse balaye à toute vitesse, mais qui les laissent à rire devant un verre qui ne se vide pas ou qui les poussent à retourner rapidement en racheter.
Voici ce que j’étais venu chercher. Ces superpositions de vies qui ne se ressemblent pas forcément les unes les autres et qui pourtant se retrouvent là, bien à l’abri derrière la vitre et le vent. Le tintement des verres et des pièces quand on rend la monnaie. La radio qu’on n’écoute jamais et qui manquerait pourtant, qui flotte au-dessus presque silencieuse. Et, plus bas, à hauteur de visage, les sympathies qu’on se porte, les regards francs qui traversent les tables, les sourires au fond des regards quand on se comprend, les apostrophes entre garçons et filles et les rires qui s’en suivent, le bruit des chaises que les serveurs réalignent par réflexe, les mains qui se dépêchent et qui travaillent dans un vacarme qui les nourrit.
Les jeunes veulent désormais aller tenter leur chance grandeur nature au casino. Ils hésitent pourtant. L’un prétexte qu’il devrait se changer. L’autre, que sa mise serait trop mince. Ils restent là, assis sur leur chaise, réfugiés un moment au cœur de numéros marqués à l’encre noire plus accessibles, même s’ils ne leur rapportent rien ou presque (quoique l’un d’entre eux finisse par dire aux autres en souriant qu’il n’arrête pas de gagner). Leurs pieds s’agitent sous les tables sans qu’ils ne le sachent. Ils ne savent jamais trop quoi faire de leurs doigts, qu’ils croisent ou non, qu’ils posent et qu’ils passent sur leur cuisses et leur pantalon noir et moulant, qui reviennent saisir le journal ou leur verre qu’ils oublient toujours un peu. Voilà ce que j’étais venu chercher. Les tendresses. Les bras autour des épaules du voisin habillé pareil que soi. Les regards de ceux qui osent s’extirper ne serait-ce qu’un moment de la sympathie générale et qui prennent en profondeur en pensant au passé ou au futur, le doigt entre les dents et la bague qui brille sous la lumière des spots.