Comme si elle voulait nous dire que nous étions des dieux

Avec ce vent j’avais cru judicieux de rentrer à l’abri, dans ce bar que je connais pour y avoir été une fois. J’avais tout à portée, jusqu’à la mer là-bas au loin, forte et profonde, ici les gens qui s’étaient réfugiés du vent et du ciel gris. J’avais tout : les voix, les gestes et l’horizon ouvert malgré un ciel chargé. J’avais ma recette favorite, un mélange de vie de ville et de couleurs en pleine semaine, en plein midi, au bord de cette eau offerte et agitée.


J’ai préféré pourtant m’installer dehors, au froid, sur une chaise grise, sans vrai dossier avec un nez qui coule déjà un peu, quelques frissons qui m’attirent hors du dehors, à cause de d’une radio qui n’en est pas et qui passe éternellement une musique qui est venue me couvrir la vie et me cacher les gens. Tant pis, me reste la mer comme un feu qui fige l’oeil, l’écume comme la braise qui se laisse prendre par le vent qui travaille et qui œuvre. Me reste les passants rares et rentrés en eux-mêmes, ce 9 avril plus froid qu’un Marseille de décembre, l’oeil attentif quand ils passent devant moi à cet olivier qui manque de les blesser au tout dernier moment. Me reste le facteur un instant qui s’arrête et qui fouille dans son chariot rempli de lettres et de surprises. Me reste des bribes comme des mégots qui s’éteignent trop vite et qui filent le long de la corniche, doit vers le sud sans soleil, au raz d’un sol que le vent nettoie depuis déjà quelques jours. Me reste même la main droite posée sur sa joue de cette femme qui a l’air de s’ennuyer un peu derrière la vitre, malgré cette possibilité que la mer lui donne d’écouter de loin la personne en face d’elle. Me reste de dire même le peu, la teinte qu’on se tromperait à dire monochrome du ciel simplement parce que pour une fois il a plu cette nuit et que les nuages résistent encore un peu ; le petit nombre de gens, le peu de voitures qui passent. Car enfin peu importe, peu importe le temps, le froid qui freine les doigts, puisque je travaille et que j’en suis heureux. Peu importe l’écran en forme de croix de la pharmacie qui m’annonce, imperturbable et digital, les 13 degrés qui modifient le comportement général de la ville.

La vague est toujours aussi neuve et majestueuse. Frioul témoigne au loin que le soleil ne décourage jamais chez nous en s’éclairant soudain de quelques bribes de lumière rose qui répondent aux façades rosées devant moi. Le voilà, d’ailleurs, presque libre, qui éclaire le trottoir, alors qu’une ambulance s’est arrêtée en pleine chaussée pour une bonne raison certainement. J’ai même le droit à quelques coureurs courageux, tiraillés sans doute entre leurs pensées préoccupantes et le corps qui réclame qu’on le pense et qui viennent vers moi ; à droite le Cercle des nageurs s’éclaircit au-dessus d’une mer que rien ne vient faiblir, toujours lancée dans un grand concours d’écume qui n’engage qu’elle. Un peu plus loin, quelques palmiers que la bourrasque peine à réveiller me servent un moment de girouette. Je retourne dedans pour payer. Ça parle prix d’appart, d’un Roquevaire plus cher au mètre carré qu’avant Covid. Là-dessus tout le monde est d’accord.

Je sors. J’ai froid. J’appelle le soleil, collé à une façade claire. J’attends. J’écris quelques mots en regardant les gens dans la RUE PAPETY. Le vent, tout joyeux de pouvoir prendre de la vitesse entre les façades nous nargue d’un froid que la lumière peine à chasser. C’est rien. Ça ne fait rien, il suffit juste de se rappeler qu’on trouvera bien un moment pour regretter d’avoir trop chaud, et de se réjouir d’avoir la mer comme une offrande, là, à nos pieds, comme si elle voulait nous dire que nous étions des dieux.

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