Quand avril enfin se décide

Montredon. Avril s’est enfin décidé au printemps et le soleil travaille déjà presque trop dur. On le sent, on le voit à la façon dont la mer fait sourire celles et ceux qui osent s’y plonger. On le voit à regarder le dos de la colline épaissi par les fleurs et les plantes. On l’entend dans les rires, on le voit déjà sur certains corps ; on le devine à voir au loin la ville presque frémir, comme un mirage, au bord de l’eau immense.

« On dirait un cormoran ! » Il a raison. J’ai regardé sa copine sauter, impressionné rien qu’à imaginer la température de l’eau. Elle a sauté avec son chien, ou plutôt le fidèle animal l’a suivi, peut-être à contrecœur, renseigné sans doute sur la température d’un geste automatique du museau avant même d’avoir touché la surface de la mer. Maintenant, vu sa taille et son poil, c’est vrai qu’à le voir nager vers les bras ouverts de sa maîtresse qui l’attend, joyeuse et heureuse, il a exactement l’air du grand oiseau.

Ces rochers calcaires fendus par la pluie et le gel deviennent un puissant contraste entre la mer et la végétation resplendissante.

J’ai dû quitter mon poste pour venir m’adosser aux contreforts du mont calcaire. Je regarde ces énormes rochers comme de très vieilles toiles craquelées qui résistent et qui paraissent avoir dompté et dominé le temps et sur lesquelles, comme des étoiles vertes que le jour vient figer, on aurait représenté des plantes qui me plaisent par leur symétrie et leur fraîcheur.

« Ah t’as vu, on voit la plage de la Verrerie, elle est noire de monde ! » Il acquiesce tandis qu’ils suivent ce petit chemin où je suis. Elle a raison. Voilà sans doute une raison de plus de nous dire franchement au printemps. En contrebas, entre le cri doux et régulier de la mer et les éclats de voix (je n’arrive pas à me persuader que la mer n’est plus froide déjà), la route dessine un lacet gris qui vient se replier et qui remonte vers la colline.

Du Boulevard du Mont Rose on aperçoit le Port de la Madrague et sa mer protégée par la digue.

Je suis redescendu. Je les écoute, assis à l’ombre d’un muret, le regard vers la mer, se mettre d’accord sans accroche. Le premier (je jurerais presque qu’il est d’ici, précisément d’ici) conseille sans élever la voix à l’autre qui s’est garé d’aller se mettre ailleurs. « Ici c’est un boyau, voyez… » L’automobiliste ne connaît pas le parking, à quelques mètres de là où il est, et qu’il ne peut pas voir encore. Il s’exécute, respectant de d’autre la science du lieu et le ton de la voix. Pour moi, les oreilles suffisent pour voir, alors que j’ai les yeux qui plongent naturellement vers la mer si sage vue d’ici, si calme après la digue dont je vois un morceau qu’on croirait un tapis de velours sur lequel les bateaux viennent effleurer leur coque.

Je m’en vais. Alors que j’attends le 19, une fille me demande si j’ai de la 4G. Je ne comprends pas. Elle répète. Elle m’explique. « Je voudrais savoir les résultats du match. Y a un match en ce moment entre Saint-Étienne et Ajaccio ! » Je cherche et lui donne. « Y a 2-0 pour Ajaccio pour l’instant. » Très mauvaise nouvelle. « Tu te fous de ma gueule ? » Je rie. « Non, non, regarde ! » Je lui mets mon écran sous le nez. Son regard s’attriste. Google ne ment jamais. J’essaie de la rassurer, lui disant que nous ne sommes encore qu’à la mi-temps. Elle n’y croit pas. Elle n’y croit plus. On verra bien.

Dans le bus, son regard ne change plus, alors qu’elle fixe les boutiques au bord de cette longue avenue qui longe la mer.

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