Ce qui m’a tout de suite rendu heureux

La salle n’est ni petite, ni grande. Je me suis assis sur un morceau de banquette qui rappelle la châtaigne, les avant-bras sur le dur presque coupant quand j’y pense de la table qui tire par endroits sur le brun du grizzli. Le sol a quelque chose des années 60 ou 70, et quand l’œil se porte vers le dehors et le pas neuf de celles et ceux qui rentrent, on retrouve dessus quelque chose du soleil qui frappe le mur d’en face, transformé et mou comme la surface d’une crème trop grasse que le temps aurait fini par rendre immangeable.

L’après-midi passe, presque silencieux quand mon voisin de gauche qui suit à moitié la retransmission instantanée des courses ne tourne plus les pages de son journal couleur de sol ; quand il ne se lève pas lentement ; quand il ne reste que les habitués que le patron embrasse pour les saluer (à moi il m’a simplement serré la main de sa main entre la crème passée et le pelage de l’ours, ce qui m’a fait tout de suite penser que j’étais au bon endroit, ce qui m’a tout de suite rendu heureux de faire ce que je faisais et d’être là, à écrire). Quand il n’y a plus rien à faire qu’à aller griller un petit cigare sur le pas de la porte, le regard qui suit le tronçon comme un tube à ciel ouvert de la rue de la Guadeloupe et sur les voitures qui doivent ralentir quand elles atteignent l’extrémité de la rue du Cambodge.

Mais voici un nouvel arrivant. Tout jute entré je l’ai vu un peu tourner sur lui-même, partout le pas dans la bonne direction puisqu’il est comme chez lui ici. Il est venu serrer la main du patron et celle de mon voisin. Maintenant il se laisse prendre sans résister par le grand écran dont les couleurs sans cesse changeantes viennent compléter la palette des murs, la main droite sur une bière en bouteille, une sacoche noire de taille moyenne qui lui tombe sur la hanche, les jambes maigres dans un jeans bleu outremer qui doit le protéger assez bien du vent quand il ressort fumer.

Une dame chaudement vêtue rentre, récupère un colis je crois, et ressort.

« Bon il est où ce cheval ? C’est pas possible… Aïe, aïe, aïe… Deuxième… » Le dernier mot n’est pourtant pas plus fort que les premiers. 

Un haut-parleur que je ne vois pas pousse une musique que la joie et les bises autant claquées que tendres viennent parfois dominer. « Ouoh, tu vas bien ? Ça se passe ? » Je l’écoute, à peine entré, raconter son boulot à ses copains : « …C’est tuile canal sur tuile canal… et en-dessous en plus c’est tout bétonné… » Et les copains ont l’air de comprendre de quoi il parle et remuent le visage alors que leurs manteaux s’effleurent avec ce bruit comme une griffe rapide d’être aussi près les uns des autres, quand ce n’est pas le tintement du verre vert bouteille ou rouille au moment de se souhaiter la bonne santé, quand ce ne sont pas les pieds un peu grincheux d’une chaise qu’on déplace pour gagner la banquette et s’assoir. Quand on ne vient pas récupérer ces rectangles de papier marqués d’écritures rouges et de règles précises grâce auxquels on peut parier, les doigts pris sans le savoir dans l’odeur des lettres et des encres, du plastique du stylo avec lequel on griffonne vite, la jambe qui vit toujours un peu autonome, le pied qui glisse sur le sol lisse, la main gauche qui n’écrit pas pour la poche du blouson dans laquelle on vient trouver quelques pièces qu’on glissera dans la machine gourmande une fois la grille remplie.

Le patron (qui ne retire jamais son manteau parce qu’il sort parfois fumer de temps en temps comme les autres) s’est lui aussi tourné vers l’écran et s’adresse à la bête qu’il voudrait voir gagner, oubliant sans oublier la vitre et la distance immense qui sépare ce lieu où on est tous et l’hippodrome lointain. Il faut presque toujours que les choses n’aillent pas comme on voudrait. On hurle, on crie à la triche, on tape du plat de la main sur le journal qui n’amortit sûrement pas assez la violence du coup.

La machine avale sans se plaindre des rectangles qui s’enchaînent, et j’écoute sa déglutition magique qui déchiffre presque instantanément les écritures, qui comprend les paris et peut-être les montants pariés ; elle laisse aussi le choix de rentrer soi-même ses numéros après avoir glissé quelques euros dans la fente en-haut à droite. Je sens, même assis d’ici, sans voir l’écran, que tout est simple une fois debout, une fois qu’on a choisi son ou ses favoris, et je comprends que la journée peut courir comme cela, sous la courbe lente du soleil comme un cheval qui tirerait un char d’est en ouest, d’ici jusqu’à Lisbonne peut-être comme on le croyait autrefois, entre quelques amis bien au chaud, les mains fortes sur le dos des autres ou le coude sur le gris du comptoir et les doigts qui pressent le menton et la joue.

« La vie de ma mère, sur mes neveux et nièces je le voyais, je le voyais gagner… Putain le 3 la vie de ma mère… » Le patron laisse aller une furie que la clientèle essaye d’amoindrir, laissant un instant leurs rires et leurs conversations, les yeux un peu inquiets sur le maître des lieux qui parcourt à toute vitesse la distance réduite qui va du grand écran jusqu’à l’étagère où sont exposés les cigarettes et leurs paquetages tous pareils puisque c’est la loi maintenant. Pourtant même après quelques inconnus à qui il a fallu donner un jeu à gratter ou un paquet de clopes, je l’entends encore sortir quelques phrases de circonstance, mais cette fois-ci les copains ne font plus attention à lui, la tête à d’autres chiffres, à d’autres espérances, alors que le haut-parleur sans diminuer se fait de plus en plus petit.

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