25 septembre. Travail et travail. Direction Arles. Je regarde les platanes se laisser incendier à Rognac par un soleil plein de franchise.
Je sais d’avance que la courbe de ma marche épousera un trop court instant l’arrondi millénaire des Arènes. On longe un moment l’étang de Berre, bleu comme une jolie pierre bien plate. Puis les usines, la fumée (l’une d’elles ressemble étrangement à l’un des nuages là-haut, grâce à une combinaison d’eau et de lumière matinale dont j’ignore totalement la formule). Les champs maintenant. Quelques oliviers bien rangés pour leurs olives, qui font comme un troupeau bien sage de moutons verts et bleus. L’étang, petite mer sur laquelle se dessine par endroits la silhouette immobile de grands oiseaux que le soleil rend pareil à la chaux, et qui rappelle de petites maisons sous un ciel que mon image laisse sens dessus dessous.
Le soleil du matin sur les choses qu’il touche n’est jamais décevant. Chaque couleur conserve quelque chose de trempé. Miramas. Dépôts rouillés et trains de marchandises endormis. Des maisons dont les tags aux murs semblent être encore la seule chose qui les tient debout. Bonheur de train : ce paysage toujours changeant que la vitesse dessine à traits épais. SAINT MARTIN DE CRAU. Des éoliennes, comme des horloges modernes qui tournent lentement dans le même sens de leurs grandes aiguilles grises, regardent la plaine laissée presque à elle-même.
Arles.
[…]

Je profite de la pause déjeuner pour aller cligner de l’œil de plaisir et de soleil devant la merveille de la ville. Le pied pressé, le souffle presque court, j’attrape un type au téléphone sur le pas d’une porte (« Et non ! Mais non ! Je te dis que non ! »), laissant un instant mes oreilles se concentrer, alors que j’hésite à courir dans les ruelles qui me séparent de ce que mes yeux veulent absolument aller renifler de plus près. Les voici, ces arènes, tout en calcaire couleur de lune, délice pour le regard, réponse multimillénaire pour l’âme affamée d’harmonie, application vitruvienne des trois principes célèbres, car malgré le temps et la pluie qui depuis si longtemps vient dissoudre la pierre en dissolvant le fer qui dort en elle, le monument est toujours là, utile et splendide, dressé comme une preuve inattaquable. Et même les gens semblent sonner moins fort aux terrasses justement installées devant l’amphithéâtre, peut-être parce qu’en ce moment précis, par-delà le cliquetis des couverts et des verres, des rires et des conversations sans doute tout à fait semblables à n’importe conversation sur cette terre qu’on aurait avec son voisin au moment du déjeuner, leur bouche et leurs yeux se retrouvent devant deux tables différentes.
Sans le savoir peut-être ils mangent doublement et simultanément, la bouche quelque aliment que chérit sûrement leur langue, et les yeux ce repas offert et qui dure plus que cent vies superposées les unes contre les autres, ce festin encore meilleur que le premier, offert au nom de l’éternité qui s’installe quand on lègue, quand on pense à demain, quand on pense pour longtemps, quand on voit si large que sa vision sert toujours de modèle, quand…

Je viens poser mes doigts sur l’ouvrage. De plus près on voit parfaitement l’âge antique de certains blocs que le temps a lissé. Les interstices entre les pierres me rappellent à quel point le travail pour porter et poser ces dernières les unes contre les autres a dû être infiniment minutieux. Je les écoute, la nuque écrasée contre mon dos, le cou tiré jusqu’à grimacer des yeux, fuyant le blanc trop fort des nuages pour me concentrer et m’apaiser doucement malgré l’inconfort du corps à la vue de ce paradoxe d’une pierre à la fois résistante et usée. Le temps lui a retiré une petite partie d’elle-même pour mieux me dire encore à quel point elle lui résiste depuis toujours dans une position qui n’a rien de naturel et dont le génie de l’homme est responsable. Tout ce que j’aime est là.