Aix-en-Provence. PLACE DE L’HOTEL DE VILLE. En regardant les fleurs au milieu de la place rassemblées à l’occasion d’un marché éphémère, je réalise que le soleil parfume les façades au même titre que les fleurs se répandent dans l’air.
Café.
Les passants, la fleuriste qui compose un bouquet fleur à fleur, la fille qui fume la basket négligemment sur sa chaise en damier blanc et noir, son autre main qui porte doucement sa grande tasse à ses lèvres ; les serveurs qui sont comme des abeilles riantes dans leurs gestes ou concentrées à l’occasion d’une demande ou d’une réponse du client, le gilet noir sans manches qui cache à demi une chemise plus noire encore ; et jusqu’à la brise infime qui vit et qui s’éteint sans bruit sur ma nuque, tout est lent comme si le plein été ne nous avait jamais vraiment quitté, et que tout demandait plus d’énergie à tout le monde.
« Bonjour vous attendez quelqu’un ? – Oui. – vous êtes fumeuse ? – Non. – C’est bien. » Il s’en va. La personne que ma voisine attendait finit par arriver. Elles s’embrassent, elles sont contentes.
J’écris par morceaux, j’efface par morceaux leur conversation, dépassé par la vitesse du dialogue, n’osant pas trop les regarder pour ne pas les déranger. Je me réfugie un peu plus bas que leurs visages sur la robe de l’une imprimée de fleurs sans odeur qui effleure sans qu’elle le sache le grand dallage ocre et pas tout à fait propre à regarder de près, et pour l’autre un pantalon noir et fin, la semelle de plastique noir appuyée sur ce même dallage au niveau des orteils dans une position que sa propriétaire devra sans doute changer au cours de ce repas qu’elles sont en train de prendre.
Je redresse un peu la nuque pour m’offrir leurs couverts qui m’amènent immanquablement vers leur visage le temps d’une bouchée de salade pâle qui luit un peu de sauce ou d’huile. « Moi je pense que le marché est très mauvais… » Et puis, comme celle qui tourne le dos au soleil a fait tomber son manteau accroché au dossier de sa chaise et qu’une femme qui voulait s’assoir à la table derrière elle avec son homme sans doute lui a gentiment fait remarquer (et je m’en suis voulu de ne pas avoir voulu les interrompre plus tôt pour lui dire), elles se sont mises à parler météo et température le temps d’une petite parenthèse, avant de revenir au vif d’un sujet que je refuse depuis le début de véritablement écouter, sautant d’un mot à l’autre.
Et puis de toute façon voici de nouveaux clients qui s’asseyent devant moi cette fois, et mon oreille continue par bouchées presque automatiques qu’elle ne prend pas la peine de savourer, parce que mes yeux s’empêtrent sur le joli pull rouge d’une de celles qui me tournent le dos, joli d’autant qu’il lance des réponses équilibrées à fois à sa chevelure et à son jeans bleu et que je me dis qu’elle est bien habillée, à mon goût en tout cas.
Mais le serveur me bouscule en déclenchant un rire général à propos d’un burger ou d’un coca commandé ou pas je n’ai rien compris, je flotte, je croque, j’attends le moment où la femme au pull rouge allumera la cigarette qu’elle tient dans la main d’une façon étrange en même temps qu’elle pianote sur la petite dalle de son téléphone oubliant un très court instant ses collègues qui de toute façon dialoguent avec le serveur. « Je vais prendre une César au poulet. » Le serveur fait la grimace et je ne comprends pas pourquoi. Je crois que la cuisine ne fait pas ou plus un plat pourtant indiqué sur la carte imprimée carrément sur chacune de nos tables. Bon.
Elles trinquent maintenant, tandis que tout autour les tables se sont remplies. Mes premières voisines ont quasiment fini. J’aperçois quelques frites à côté de morceaux de pain abandonnés dans l’assiette de l’une des deux, que leur propriétaire pioche peut-être plus par réflexe que par faim véritable, peut-être parce que sa copine s’est lancée depuis un moment dans une conversation de fond qui la met un peu mal à l’aise, dirait-on.
[…]
Après mon rendez-vous me voici au Balto, et les gens vont et viennent dans le tuyau presque parfaitement droit en partie gris-bitume en partie ocre-façade de la rue d’Italie. Je les saisis tels qu’ils me viennent : mangeant une glace, promenant leur chien qui griffe le gris tacheté du sol et qui frétille de tendresse et de joie pour le monde qui l’entoure, prenant un verre de vin ou un café, fumant le regard beau et presque mordoré vers le boulevard du roi René qui vient fermer la vieille ville derrière moi, la main dans les cheveux avant de rentrer dans la brasserie et d’y faire ce pourquoi on y était venu, évitant un gros utilitaire blanc qui occupe le temps de son passage beaucoup de la largeur de la rue, pressée, pressés, le visage aussi brun-brique que le cigare qu’on allume les pieds enracinés sur le pavé tandis que déjà le rouge-feu vient briser la ressemblance, le torse haut et les bras qui rythment la marche ou qui facilitent le mouvement…
Derrière moi. « Tu es amoureux de ta femme ? – Oui. – Alors regarde pas… » Devant : « C’est ça les vrais moments de la vie… Et bah ça finit bien… » A ma droite : « Le soleil est ressorti, on va pas rester longtemps… » Le frou-frou du journal qu’il feuillète vient servir de fond à ses remarques. « Un pétrolier fantôme, un pétrolier fantôme… » Et sa femme, peut-être, en face, renchérit en parlant de Meloni sans que j’arrive à attraper ce qui relie les deux sujets. Je tressaute. « Et ça change, c’est comme ça ! Tout s’envole… »
Je suis heureux. J’ai le présent des mimiques quand on parle, j’ai les postures qui disent aussi presque autant que les mots qu’on laisse à l’autre, j’ai les mains qui accompagnent le dire, j’ai la cigarette qui permet de reprendre le fil entre deux phrases, j’ai les gens qui vivent.
Dans le ciel les nuages sont curieusement immobiles.