Voici. On y est. L’apprentissage. On recommence. L’apprentissage des doigts. Des années de pratique inutile. J’ai beau me dire qu’il me reste la chose la plus importante de toutes, puisque j’ai toujours la ville, là, à portée de doigts, les gens autour, qui ne savent d’ailleurs rien de ma peine ni de ce qui m’arrive, il faut quand même que j’encaisse.
Abandonner ? M’apitoyer sur mon sort jusqu’à perdre ce temps précieux, ce temps cadeau, alors que tout m’attend encore, les voix, vos voix et vos regards, vos rires qui jaillissent et vos parfums qui disent aussi un peu de vous, que tout est là, là devant, à portée ? Certainement pas.
Tristesse, ne viens pas me fragiliser inutilement. Ne viens pas me gaspiller, m’enfoncer, me faire croire que tout ne sera jamais plus comme avant et me confondre à l’intérieur. Ne viens pas avec ta pesanteur, tes pensées comme un cortège de fleurs malades. Ne viens pas et au contraire sache que je suis trop concentré pour te faire la moindre place. Va-t’en de mon cœur, file, disparais, confonds-toi avec le bitume qui s’étale à nos pieds. Je passerai, je laisserai cette réalité derrière moi, je me ferai à cette idée de ne plus avoir mon vieil outil fidèle qui m’accompagne depuis tant de temps entre les mains. Je l’intégrerai par le travail, par des phrases neuves. Elle descendra en moi comme passe le temps en silence et sans douleur, comme un cheveu qui blanchit et auquel on finit par ne plus être attentif au nom de la journée qui nous attend, neuve et belle, alors qu’on est encore devant la glace. Au nom de l’aube offerte sans rien demander en échange.
Voici. Le soleil ne sommeille pas encore vraiment et la ramure des arbres autour de la grande fontaine du square dessine comme une roue qui se pavane sans orgueil autour des branches grises. En face, des discussions assises, des sourires, des dos qui miment une courbe sur laquelle le cou vient finalement s’assoir, les corps dédiés au téléphone ou la main à la cigarette et parfois même les deux.
Derrière, Marseille dans la bouche de ma voisine de gauche. Je l’écoute. Elle rappelle cette vérité qu’on devrait simplement se répéter devant la glace justement le matin ou le soir, quand le visage rentre chez lui et qu’il a travaillé sous les injonctions secrètes de l’âme à dessiner une expression différente pour chaque morceau de sentiment, tristesse ou joie, crainte et colère : la mer est juste là, il suffit de se laisser pousser doucement le long de la Canebière en écoutant sur sa gauche les gens applaudir je ne sais pourquoi et tout serait réglé.
Les verres se vident autour de moi. Je suis beaucoup plus lent avec ce nouveau téléphone, et je demande un effort à ma mémoire qu’elle n’arrive pas à accomplir. Mais j’insiste. Je décide. Je reste à la manœuvre. Les gens, première importance. Écrire, en seconde position. Le support pour le faire en troisième. Viendra le temps peut-être où je devrai retourner au papier, au calepin sur la table ou sur les genoux. Faut vite que je m’habitue à ma nouvelle réalité. Au fond, je dois me dire heureux : l’outil, moins efficace certes, a le mérite d’exister. « Salut ! Vous allez à la réunion là ? » J’oublie la suite. Je me souviens en l’écrivant qu’ils ont répondu oui, tout en parlant de contraintes éventuelles dont je n’ai pas saisi le sens. Tiens, je remarque que j’arrive presque à faire une phrase sans devoir revenir dessus. J’ai de très légères crampes aux doigts tout de même. Un petit garçon tangue un peu sur les marches de la fontaine, et sa mère surveille tout son corps hésitant. Le gars de derrière (celui à qui sa voisine disait la mer en ville et tous ses avantages) parle de son frère malade, à la voix je sens qu’il est inquiet et qu’il a besoin d’en parler. Sans que le lien entre les deux me soit resté hélas, ils parlent maintenant bon train de caoutchouc, d’un magasin, de…
Je n’ai pas le temps de tout prendre, de tout comprendre mais je suis là, les gens passent, beaux comme ils le sont toujours quand ils passent et qu’on ne les connaît pas, tout à leurs affaires, à leurs pensées quand c’est l’heure de rentrer, de se faire à dîner, alors qu’ils sont beaux jusque dans leur fatigue. Un peu plus loin derrière on parle anglais, mais alors là c’est trop compliqué, avec la langue française du voisin qui me barre la route de l’oreille. Je ne sais pas, il y a un match ce soir ? À gauche on continue d’applaudir. Tiens le nez découvre enfin l’odeur classique et presque médicale du pastis que mes voisins de gauche (mais cette fois-ci à ma hauteur) peinent à finir, à moins plutôt qu’ils soient plus à leurs mots qu’à leurs verres, l’un le doigt qui passe de droite à gauche et qui repasse dans l’autre sens sur sa moustache pendant que l’autre lui parle, et l’autre justement à lui parler et à le faire rire (et à ce moment-là je vois le rire lui tirer le dos vers l’avant et vers la table devant et le réaspirer en arrière) jusqu’à ce qu’ils décident de partir finalement et qu’ils soient presque immédiatement remplacés par deux filles qui commandent des boissons dont j’ignore le nom.
L’une raconte les stratagèmes d’un garçon qui cherche manifestement à la séduire, mais dont elle explique qu’il ne prend même pas la peine d’écouter ce dont elle aurait besoin, et sa façon d’imposer, de décider, alors que sa copine finit après sa longue tirade par commenter et que la première reprenne, qu’elle raconte du garçon sa douceur mélangée à sa façon toxique d’interagir et d’essayer de la manipuler. Sa voisine tend l’oreille en même temps que je l’entends plus que je ne la vois se dépêtrer avec sa veste blanche qu’elle remet juste après l’avoir retirée.