Pas besoin de faire le pour et le contre

Marseille. Pas besoin de faire ses comptes. Pas besoin d’une liste. Le pour à gauche, le contre à droite, séparé d’un grand trait virtuel tracé à la va-vite sur une feuille à carreaux un peu froissée.

Venez vous assoir à ma place. Avec devant vous cette grande patte d’oiseau qui s’étire, grise bitume, pleine de vacarme et de passage. Venez voir. Venez vous laisser habiter par la ville. Venez voir la lumière. La vraie. Partout. La lumière embellie par la pluie de la veille. Regardez-la vaciller entre l’été et l’automne, comme une horloge silencieuse, et allonger ses aiguilles jusqu’à l’AVENUE DES CHARTREUX.

Les gens. Écoutez les gens. Lui, à ma droite, au téléphone. « J’ai demandé après toi à Jean-Louis. Il m’a dit : “Non, non, non, je ne l’ai pas vu”… Non, ça va, je suis à la terrasse en train de prendre l’air… je suis bien… » Je confirme. Sa voisine. « Tu sais que je ne supporte pas ça, les brosses à dents électriques ? Pareil, les cheveux, quand on me fait ça, je supporte pas… » Au serveur qui se montre, plateau noir au poignet : « Le plus clair c’est pour madame… Merci… » Je l’écoute. Elle parle de sa fille à sa belle-mère peut-être, agrémente sa description de quelques comparaisons avec elle-même quand elle était petite et qu’elle avait son âge. « Tu sais qu’elle va marcher avant de faire ses dents ? C’est la pédiatre qui me l’a dit… » Ses yeux vont et viennent de la poussette jusqu’au visage souriant de son interlocutrice pour confirmer peut-être inconsciemment ses dires. 

Plus loin, le soleil se laisse découper sans bruit sur les façades du Boulevard de la Libération par quelques micocouliers bien alignés, le feuillage vert encore féroce et les façades du côté pair. 16 heures 30. Les gens sont plus nombreux à s’assoir, tandis que le soleil prend un peu plus de vitesse encore et vient surprendre mes mains et mes bras nus par une chaleur que je n’attendais plus.

Devant nous les collégiens, sac au dos et pourtant délivrés de quelque chose, courant même pour certains, jusqu’à ce que les marches qui donnent sur le BOULEVARD DE LA BLANCARDE les surprennent et les freinent, au milieu des adultes plus lents, sans doute sortis eux aussi de quelque part, du travail peut-être qui ressemble à l’école. Ils paraissent avoir le visage davantage pris par une ou deux pensées qui viennent décider de leurs traits, parfois même fermer leur bouche et contracter leur lèvres, et quand il n’est pas à l’abri de celui des autres ou du soleil universel, concentrer et durcir quelque peu leur regard. Ou le perdre sur les façades grises et un peu sales de l’Avenue du Maréchal Foch. « À demain ! À demain Jeanne ! » La voix claire et joyeuse de la gamine dessine un instant un contraste surprenant avec le visage des grandes personnes.

A gauche. La pièce dorée entre les ongles, l’index et le pouce rodés à la mécanique. À mesure qu’elle gratte et qu’elle cherche des réponses, les nombres se dévoilent doucement à l’ombre artificielle de son petit sac noir. C’est bien pratique, l’opération ne demande presque rien de mémoire vivre et lui laisse un champ presque infini pour sa conversation téléphonique. Elle rit. « Mais oui ! … Merci t’es la boss… » Elle a fini avec ses mains, qui viennent pourtant très vite lui réclamer d’autres gestes simples. Index et majeur, le pouce un peu refermé sur la paume dont j’aperçois des morceaux d’ombre quand la chair se froisse, la main sur la cuisse quand elle ne vient pas chercher la lèvre qui parle. Elle fume. Les oreillettes. Même plus besoin de serrer l’appareil entre l’épaule qui devrait se lever et l’oreille et le cou qui devraient se pencher. La liberté totale. « Un petit week-end comme ça tu vas kiffer… un petit week-end comme ça tu vas kiffer le sud… » Elle est heureuse. Le jeu n’a rien donné j’en suis sûr, puisque je le vois plié devant elle, et je peux même me représenter le geste que je ne lui ai pas vu faire. On a tous une façon de refermer l’univers béant du hasard. Soit on déchire en deux, soit on plie. C’est bien plus une façon de tourner la page que d’essayer d’attaquer après coup le rectangle coloré de carton terriblement neutre et bête qui ne nous a fait aucun mal de toute façon. Le jeu n’a rien donné, mais il y a la copine au bout du fil, et rien ne pourrait faire le poids contre l’amitié. L’histoire des amours prend la suite. Je suis sûr que sa copine lui a promis de venir.

Mes bras brûlent toujours que j’oublie. Les gens défilent sans cesse, cette fois-ci accompagnés du vacarme des véhiculés furieux de leurs pareils qui trainent trop à leur goût, alors que le feu du carrefour revient soudain trop vite.







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