La combinaison que j’aime

Mazargues.

Tout près de l’obélisque. La combinaison que j’aime. Les ingrédients pour la recette sont tous là : à ma droite, un couple patiente avant un rendez-vous peut-être médical dont j’écoute (« Je ne veux pas que tu y ailles tout seul parce que tu vas t’énerver… ») la femme conseiller sans ciller son homme qui acquiesce ou presque toujours quand il ne se lève pas de temps en temps pour aller parier quelques sous ; devant moi, c’est un groupe d’hommes retraités, l’œil vivement fiché sur le petit écran où de petits chevaux vus d’ici concentrent toute leur attention ; au fond le bar, celles qui travaillent pour nous tous, habituées des mêmes visages un peu gris, des mêmes rires et des mêmes cris, et qui laissent la danse se mener, les paris s’enchainer, les reproches quand le copain tente sa chance de travers et gagne moins et perd davantage que ce qu’il aurait dû, l’actualité se commenter quand il faut attendre le prochain départ du prochain hippodrome et les gens de passage, venus du dehors et du soleil.

« J’ai le 12 à 30 contre 1, j’ai le 12 à 30 contre 1… » Ils sont tous en veste ou presque (c’est l’âge). Il y en a un qui s’exprime plus fort que les autres et qui gronde comme l’orage, qu’une bêtise soit dite ou que la chance s’échappe. Malgré ça ils s’aiment tous et ça se sent. « Tu as vu c’est le 14 qui est troisième… le 9 court encore… Tu… » « Alors qu’est-ce que tu as joué ? J’ai pas joué le 14, j’ai pas joué le 15… »  Ils tournent en rond, la main dans la poche de la veste ou du manteau quand ce n’est pas encore nécessaire de rester attentif. Ils ont des chapeaux (c’est l’âge) qu’ils ne retirent pas, parce que cela ne se fait plus trop de toute façon, et parfois des moustaches vieillies et grises sous la narine (c’est l’âge, certainement). « Et le 11 ? 4ème ? 5ème ? » Ça défile, comme une matrice sans fin, sans astuce et sans secret.

J’essaye d’écrire, de suivre, tout va vite, tout me dépasse et tout me plaît. J’entends tout d’où je suis. Les pièces qui s’engouffrent et qui tintent dans l’énorme machine vert pomme et grise. « Vite, vite, vite… » Et revoici les pattes agiles des animaux dociles derrière la vitre, les corps des bêtes et des maîtres colorés pour qu’on les reconnaisse depuis chaque bar et PMU de France. « Et voilà qu’est-ce que je vous ai dit… j’ai mis dedans…. Mais en couplé c’est pareil ! » Il hurle. Il engueule. « Bilan des courses tu as pris plus cher et tu as rien pris ! » Lui décidément c’est l’homme à sang chaud comme un cheval de course. Les autres chuchotent, hiérarchiques. « Combien de partants ? Onze ! »

Devant eux, au fond, tout paraît plus calme et plus rodé. Je détaille les bruits de toujours. Ceux de la machine à café. Les conversations des accoudés, lunettes de soleil qu’on n’a pas pris la peine de retirer pour l’un, la taille plus courte et le crâne chauve pour son voisin. Le premier me surprend. Il hurle le temps de sortir sous la véranda, le temps de prendre une cigarette et de fumer, le temps de s’apaiser les yeux sur le dehors où le soleil fait preuve d’une fidélité ravissante. La buraliste au travail avec à côté d’elle sa collègue qui sert qui veut bien prendre un café ou autre chose. Les tasses que le travail et le mouvement finissent par entrechoquer. Le silence, rarement, quand la circulation feutrée s’efface le temps d’un feu. Le silence, quand chacun est à soi, le coude contre la table et les doigts contre le front à regarder son téléphone ; le silence, ou presque, quand les conversations sont si loin de vous et si continuelles qu’elles pourraient vous bercer comme un nourrisson qu’on aurait laissé là, rassuré par toute cette société, ces habitudes, ces existences qui reviendront sûrement demain, ces hippodromes de terre rouge comme de l’argile pour fabriquer des briques, ces mélodies qu’on laisse aller du fond de soi parce qu’on est un peu chez soi d’être venu si souvent ici, à s’assoir toujours au même endroit.

Laisser un commentaire