Comme une lettre de l’alphabet

Aix-en-Provence.

Le temps. À force d’avoir peur d’en manquer, je dessine sans dessein un cercle dont le centre pourrait être grossièrement la PLACE D’ALBERTAS. C’est plus fort que moi. J’y reviens presque toujours, à chaque fois que je monte à Aix. Plus qu’un centre d’ailleurs, c’est plutôt l’épicentre d’un foyer invisible dont l’eau jaillissante et tremblante de la fontaine me sert pour l’occasion de manifestation évidente et glacée. L’harmonie du lieu a quelque chose de névralgique. Cette large façade ouverte comme une lettre de l’alphabet, comme un visage affable, à la fois symétrique et heureusement courbé, comme une main chaleureuse que le passant vient saisir et serrer au moins des yeux si l’envie lui prend de lever la tête ou même de s’arrêter.

L’exercice est facile. Il suffit de s’assoir le temps qu’il faut sur le rebord d’une des fenêtres du bâtiment qui longe la RUE ESPARIAT. Accepter, puis oublier ce siège trop maigre pour les fesses, la sensation issue de l’hiver et de la pierre qui participe à l’inconfort, à laquelle s’ajoute la rigueur dure de la grille de métal contre son dos. Garder les yeux sur le passage, sur les gens les courses de Noël à la main dans des sacs ou les mains dans les poches ou à faire des photos. « Tu veux… tu veux les… tu veux les gants ? » Maman s’est figée un moment, les yeux concentrés sur son téléphone. Le visage de l’enfant a cessé de trembler, non pas de froid mais de pavés, au fond de sa poussette. Parfois l’eau s’arrête elle aussi, et le silence prend sa place et monte un peu dans l’air. À moins que le passage ne vienne l’engloutir, et que les voix et les rires ne viennent le cacher. Parfois les gens me jettent un œil très court.

Je me suis levé, lassé d’être assis, et je joue au pilastre contre la façade du même bâtiment (le numéro 10 de la rue), les doigts lentement au travail. Mais le corps me réclame ce dont écrire le prive trop souvent. Je bouge, je tourne un peu sur le pavé, slalomant mollement entre les champs photographiques de ceux que la place a saisi comme moi. Maintenant je tourne le dos à la fontaine qui rit toujours dans son bassin ; j’ai l’œil sur les putti qui supportent le balcon au-dessus de la porte cochère. Malgré leur jeune âge ils jouent aux atlantes, alors que la rondeur de leur petit ventre pourrait faire croire que le balcon ne pèse pas plus lourd que leurs petites ailes. Je leur rends un moment leur sourire esquissé, mais eux ne semblent avoir d’yeux que pour les gens. « Est-ce que réellement… » Le nez au ciel bleu, la main dans la poche du manteau.

« Maman… On a droit de toucher l’eau ? » Je ne suis pas totalement sûr que ce soit tout à fait une question. Maman prévient du froid, mais l’expérience vaut toutes les températures. Puis c’est un couple qui s’arrête. Elle lui sourit, figée ; il clique, les bras devant lui, puis c’est son tour à elle, et ils se penchent après pour voir le résultat, le gardant ou l’effaçant, à leur goût.

Laisser un commentaire