Cassis. Le petit port plein sud. Le soleil hiémal allonge les ombres des chaises et des silhouettes, tandis que sa lumière nargue celle du plein été avec six mois d’avance.
Cassis. Tout sourire. Si l’été le village semble ployer comme un pont vénitien sous le poids des touristes, l’hiver la ville s’allège jusqu’à ressembler à une grande famille.
« Bonjour ! On peut avoir des cafés s’il vous plaît ? – Bien sûr ! » Les bourrasques sont trop irrégulières pour faire le poids face au soleil et vider les terrasses. Devant moi, je regarde et j’écoute le pêcheur travailler ses bêtes ; il est debout, les pieds sur la pierre dont on faisait les éviers autrefois, qui assagit et encercle ici et dans quelques villes des alentours les eaux du port ; il y a ce bruit quand l’outil métallique rencontre l’écaille grise ; il y a ce bruit quand il jette de l’eau sur son plan de travail et qu’elle se laisse déporter par le vent jusqu’au sol ; il y a la lumière qui court après les éclaboussures et qui percute l’œil de mille façons quand il passe carrément un jet d’eau et qu’il fait table rase. Je le regarde converser avec une cliente ou une amie et puis reprendre ses gestes jaunes et bleus à cause de sa combinaison de circonstance.
« Le vent est tombé ou c’est juste… – Non, c’est juste des rafales. Non ça souffle encore. »
Les gens défilent plus nombreux à mesure que midi s’éloigne dans le passé. Justement la phrase est lancée. « Mesdames, messieurs bonjour, vous souhaitez déjeuner ? » Ils réfléchissent. Pas trop longtemps. Je les regarde se laisser aspirer sans contrainte par le canal invisible qui les lie désormais au garçon qui les conduit à l’une des tables de la terrasse couverte dernière moi. Tout semble maintenant s’accélérer ; le pêcheur a disparu ; il ne reste rien de son étal bleu vacances, de sa pancarte noire recouverte de noms d’espèces et de prix à la craie ; et les clapotements de l’eau domptée du port, jusque-là effacés par son travail, retrouvent leur dignité séculaire.
A ma droite un couple déjeune, le verre plus sombre que la chair d’un rouget dans la main pour le plaisir du vin et la crainte du vent. C’est le moment où tout commence à entrer en résonance. Je me laisse bercer par le son des couverts et des voix, regrettant seulement que les mâts soient trop loin pour compléter le tout avec leurs cliquetis. Le garçon les yeux comme l’eau me regarde, attendant sans doute que je m’y mette aussi, mais la joie cassidaine est trop grande pour que j’arrête d’écrire au nom du ventre. Je lui ai pris un croissant tout à l’heure de toute façon.
Il fait bon. Le soleil vient maintenant presque face à nous. Enfin je peux regarder l’œil droit fermé la citadelle encore un peu carolingienne. Sa racine de calcaire ressemble à une main les doigts énormes et rassurants ; ses murailles ne craignent pas le mistral quand il s’énerve ; je regarde ses quelques cyprès épars comme des mèches curieusement immobiles d’ici. On dirait qu’elles s’efforcent de désunir le ciel sans vraiment y parvenir.
Devant nous, les pointillés de l’eau tremblent en silence comme un grand tableau qu’on prendrait à deux mains ; leur docilité aux couleurs qui les entourent me fascine. Je laisse mon regard courir parmi les coques bleues et blanches des embarcations, s’arrêter le temps d’un sourire sur quelques noms poncifs, prendre un peu de hauteur et s’étonner de l’oblique des vitres des cockpits ; au fond, comme un dernier plan avant le ciel, il y a cette ligne de palmiers la ramure ébouriffée qui lutte contre le vent. Ce dernier brutalise moins la ville que ce qu’on aurait pu croire, rappelant à quel point décembre peut être clément sous cette latitude.
