D’un travail à l’autre

Direction Gardanne pour le boulot. Je découvre des gares à mesure que le train file doucement au cœur du matin presque frais. Le ciel s’occupe sans bruit de l’équilibre de quelques cirrus comme de jolies chevelures que le froid de cette région maintient dans une blancheur toute sage. Puis la mer, qui se laisse dominer par des maisons au crâne d’argile rouge ou presque chair. L’autoroute un instant sous nos pieds file vers le nord, mais pas suffisamment pour qu’on ne vienne pas la couper lentement, alors qu’on suit tous deux à peu près la même direction.

« En fait le problème avec JuL, c’est les gens de Marseille ils écoutent trop JuL ça donne plus envie… »

J’écoute mes voisins, l’un en face de l’autre, lui, elle, parler du permis auquel ils doivent s’inscrire tous les deux, des copains communs ou des gens qu’on aime moins. « Ouah ce matin je n’arrivais pas à me réveiller… De toute façon Stéphanie je l’aime bien j’ai grandi avec elle… » Ils finissent par quitter le train.

Le soleil sur quelques champs en friche et la terre presque blonde endormie entre quelques cailloux. Simiane. La gare avant la mienne. Le train couine sur son rail. On sent le par cœur du trajet, la vitesse que le chauffeur contrôle parfaitement. On fait la course un moment avec un camion que l’on finit par perdre. Mais le paysage joue à l’impressionniste tout d’un coup et tout va plus vite.

Voici Gardanne : je dois lâcher le spectacle et la peinture par-delà la grande vitre. Mais je veux continuer. Me plaisent les enduits des maisons rose sombre et lavés par le temps à l’ombre des platanes sur les feuilles desquels le soleil vient dessiner ses luisances sacrées. Sur le Boulevard FORBIN que je dois suivre, je suis retardé par chaque chose, la maison à ma droite où Cezanne a vécu et dont deux gros platanes centenaires surveillent l’entrée, les gens aux terrasses, le frais du matin qui semble les pousser un peu plus au silence qu’ils ne pourraient ; le bruit des gravas du vieux CASINO qu’on est en train de démolir ou reconstruire c’est difficile à dire ; et la couleur des feuilles, et la couleur du ciel maintenant tout bleu, et le petit vent qui me pousse de façon surprenante dans la direction de mon rendez-vous…

Je suis au carrefour entre mes deux travails, l’écriture et la santé mentale, déjà dans la rue où se situent les locaux de l’association que je dois rencontrer dans 4 minutes maintenant.

Le rendez-vous fini je viens m’assoir au bar qui fait l’angle entre le Boulevard et la rue où j’étais. Malgré les deux heures trente qui viennent de passer, je retrouve certains visages croisés à la vitesse d’un retard que j’ai réussi à éviter tout à l’heure. Les mots et les explications survolent presque instantanément les tables de plastique installées en terrasse. « Ça va Paul ? Comment il va Paul ? » Il tousse entre les deux phases. Il a cette voix que les cigarettes successives sont venues épaissir et durcir, et si j’avais les yeux pour cet invisible-là je verrais la couleur brun tabac qu’on dû prendre ses mots et ses toussotements.

Midi sonne, parfaitement à sa place au milieu des gens et des feuillages des platanes encore plus vifs que ce matin, parfaitement au cœur du village, de la Provence et des habitations épaisses pour survivre au soleil et au vent. « Non, il a dit si tu bois, tu bois pas cher il a dit… » Tout le monde rie. Dédé ? Oh le vodka-pêche c’est pour moi… Dédé, Dédé ! Y a un Schweppes aussi, y a un Schweppes… » Les derniers mots lancés plus bas sans doute parce qu’enfin le commandant a réussi à capter l’attention du patron. Faut dire que, vu la largeur du boulevard, le trottoir laisse une place immense à la terrasse, et que pour que les voix des clients se glissent par la grande baie vitrée même largement ouverte au vent et à la rue pour atterrir dans l’oreille du maître des lieux derrière son comptoir, il faut donner de la corde et du diaphragme. Ce que les assis dehors font sans se plaindre, bien au contraire. L’apostrophant continue, et j’attrape ce qu’il m’offre, heureux, assis comme lui, sans clope mais content malgré tout. Que j’aime ces visages, ces traits tout en joie et sans retenue, cet entre-copains, ces cris et ces odeurs de bulles ou de ballons ; j’ai même, comme tous les assis autour, l’odeur du fleuriste d’à côté, qui vient tendre un tapis de velours tout doux le temps d’un peu de vent au milieu des tissus tendus de toutes ces voix et qui vient comme contrebalancer la fausse violence des dialogues et des cris.

« Dédé ! Oh y a des gens en terrasse hein ! » Voilà le signe de la bonne santé d’un bar : les habitués passent commande pour les nouveaux.

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