Croquis sanrémasque

Sanremo. Voilà.

Vue sur la mer à Sanremo. Photo prise des quartiers résidentiels, dans les hauteurs.

Le panorama ne m’apprend qu’une chose : je suis en pays connu malgré la langue qui n’est pas mienne. Je suis de ciel commun avec Menton, avec Grasse, avec les hauteurs génoises, et la route qui ne semble jamais finir, qui tourne, qui tourne, comme un col bien repassé et tout en dentelles anciennes un peu vieillies avec ce jaune qui rappelle le passage du fer et de la fleur de l’âge ; je suis ciel à ciel avec cet univers costalazuré ; j’ai vécu là, ici, là-haut, là-bas, il y a longtemps…

Je suis VIA GIACOMO MATTEOTTI. Un trottoir sobre, des lampadaires Art Nouveau comme des fleurs qui ne vont pas tarder à s’effacer sur le jour qui se lève ; des boutiques universelles, des bancs, des petites contre-allées proprettes, des gens qui partent au travail, le CINEMA TEATRO CENTRALE avec son panneau qui fait années 40 américaines, je me frotte un œil, une place s’ouvre, une statue nue et blanche et des palmiers et les premiers parfums de l’air frais, enfin ; je n’ai peur de rien, ni de rien écrire, ni d’écrire trop, ni manquer de quoique ce soit, ni de la pluie qui n’est pas prévue ni aujourd’hui ni demain.  Un jour. J’ai un jour à faire vivre, et des gens à faire renaître entre les murs des villas et le fond cobalt de la mer qui m’appelle. L’esprit se gonfle comme un cœur, et mon cœur claque comme une voile heureuse. Et le soleil s’écarte lui aussi, comme un Fabergé de marbre sans rainures, un œuf russe sang qui diminue et s’éclate entre les nuages en quelques minutes.

Je reprends. L’histoire ne m’a pas encore vu. Voici le port (Porto Vecchio di San Remo)  (écrit avec cette orthographe hors d’usage) qui lui aussi s’écarte sur un horizon d’eaux marines. Tout est propre, les barques bourdonnent un peu sur l’eau calme, c’est un petit port endormi de la Riviera, un petit Bandol italien qui dort encore, une petite Nicette. Je vois, après un petit pont de bois, l’envers de la ville, les bicoques qui s’agrippent les unes aux autres, roses, jaunes, sang de la veille, et ce panneau bleu nuit qui me rappelle avec une flèche : GENOVA 142. J’ai vu l’église russe de loin que j’étais venu voir, et la tsarine qui doit m’attendre avec son air de marbre de ne pas y toucher, la grande trompée, le tsar infidèle qui créé scandale. Des bars me sortent le cortège des odeurs italiennes ; on voit la neige éparse et blanche sur le dos des pâtisseries ; on voit quelques cannoli le ventre vide comme de gros cigares sans tabac ; on voit un gars passer le balai dans son agence immobilière, tout en patience de clientèle. Ça sent aussi les escaliers d’hôtel qu’on vient de laver. Le jour s’est levé tout à fait. Il fait très doux, comme promis. Je suis devant une église baroque peinte comme une granita à la pistache. Les nuages sont des hosties maintenant ; plus larges, moins rondes, plus hautes. Le ciel, le Ciel. VIA PALAZZO. J’aperçois le théâtre ARISTON. La place dont j’ai oublié de noter le nom ; des vieilles bâtisses, encore de la pistache aux murs humides et aux volets ; si je bifurque à gauche, en tournant mon petit sac pourpre contre la mer qu’on ne voit plus, passée une arche, le vieux San Remo se laisse approcher par de vieux murs humides, un joli portique qui me rappelle des images gardées en mémoire du vieux Gênes, la PIAZZA CASSINI, et plus loin, quand on suit la courbe de la colline sans la prendre de front par la VIA MORARDO, on se laisse surprendre par les espaces qui se font et se défont, le grand marché, une vieille tour gardée dans un jardin carré ; je file, une autre place et son église, des rues anciennes qui ondulent comme une averse sur un sol trop sec, des arches légères qui font se rejoindre les maisons, de part et d’autre de ces rues toutes petites.

Sanremo. Une rue du centre historique, pas loin du théâtre ARISTON.
… je file, une autre place et son église, des rues anciennes qui ondulent comme une averse sur un sol trop sec, des arches légères qui font se rejoindre les maisons, de part et d’autre de ces rues toutes petites.

Je suis assis au bord d’un muret. J’écoute une femme de sa voix grave tancer un homme que je ne vois pas derrière sa porte. Sans comprendre tout, je sens au ton qu’il défend un droit déjà perdu d’avance. Je grimpe. Sanremo suit la Gênes universelle ; les vieilles coulées des rues laissent une place s’ouvrir comme une fleur neuve ; les villas font le tour du grand cercle. Les petites pancartes informatives se succèdent sans doute : chiudere il cancello. Un chien aboie dans un jardin moderne.

C’est la Place Saint Bernard. Le panorama ne m’apprend qu’une chose : je suis en pays connu malgré la langue qui n’est pas mienne. Je suis de ciel commun avec Menton, avec Grasse, avec les hauteurs génoises, et la route qui ne semble jamais finir, qui tourne, qui tourne, comme un col bien repassé et tout en dentelles anciennes un peu vieillies avec ce jaune qui rappelle le passage du fer et de la fleur de l’âge ; je suis ciel à ciel avec cet univers costalazuré ; j’ai vécu là, ici, là-haut, là-bas, il y a longtemps ; mes ancêtres je les voudrais, je les ai vus portant la robe et travaillant sans cesse, à lire ou à construire des villes ou des réponses ; je les voudrais, je les ai vus marins partis sur les traces des sages ; je les ai vus je les voudrais poètes sans tristesse et sans crainte ; je les voudrais guerriers contre les éphémères sans vie de ce monde. J’ouvre mon cœur et je tombe sur cet oxygène propre à la douceur de lieux abrités de collines et ouverts sur la mer. Je suis en cure, comme la Russie couleur d’hostie. Mon Dieu, et la tsarine ? Et l’église, dont je m’étais trompé finalement tout à l’heure ? J’ai demandé. Le temps à chercher n’est jamais temps perdu pour celui qui marche ; mais les heures italiennes me sont courtes aujourd’hui.

 Là voilà ; elle m’avait dit de descendre la longue route, et au bout d’un certain temps (ce qu’elle ne m’a pas dit), l’église serait sur la gauche. Maintenant, je suis assis sur les marches. Je la vois, je sens sa robe énorme comme un char fleuri. Elle a les traits de ceux qui ne sortent presque pas, et dont l’œil se sert des volets comme de grosses paupières pistache. Elle a ces bras qu’on ne voit jamais, ces poignets qui n’ouvrent peut-être pas souvent des portes. Elle porte en elle le Rhin et la Hesse, et son pas qui ne s’entend jamais dans sa délicatesse se souvient dans les veines de ses chevilles du passé familial. Le futur pour elle se dessine déjà sous le crâne de ceux dont la pensée à fini par dessiner la courbe de l’histoire par des mains sales qui ne furent pas les leurs ; il a cette inclinaison de la plus basse branche de la croix qui se dresse devant moi et sa couleur aussi : la rouille qui rappelle que tout finit par mourir. Une femme me voit et me sourit, d’un grand sourire qui ramène ma pensée à la tendresse. Elle me promet de m’ouvrir les portes du royaume, alors que je croyais l’église fermée vu les échafaudages. Je rentre. L’iconostase et le jubé ; une femme prie devant les images saintes.

Je suis sorti. Droit sur Gênes, comme un appel, une ville prise pour une forêt ; quatre jours de marche me suffiraient pour la relier ; de la côte, de la côte, la mer à droite, et avanti. La route sent la fleur à tout rompre. C’est une VIA APPIA pour nez, amants des odeurs, cyclistes et piétons, pour honorer l’invention multimillénaire du parfum et des huiles, de la roue et de la sandale. Cassé à mon propre jeu, j’ai mal aux pieds et le sang peine à remonter la pente des jambes. Je fatigue. J’ai vu un husky marcher sur le trottoir à la place d’une barrière blanche et noire. Je savais bien que ça finirait par arriver ; je ne pense même plus à Maria Alexandrovna. Je pense à la gare, aux trains, à Ventimiglia, aux bus depuis que j’ai vu pour la première fois de ma vie un garagiste rien que pour eux. S’en suit un caffè lungo qui m’agrippe, trop sucré par mes propres soins, la langue et la dentelle buccale – voyez, pour la couleur, un revirement presque boue claire qui vient salir l’émail qui se tenait déjà difficilement entre le blanc des dentistes parisiens et le jaune du vieux col aristocratique – à cause de cette espèce de pâte comme un concentré de mousse de fond de tasse – qu’il soit ristretto ou non – et de sucre rouquin – assis sur de l’osier bruni, ou du plastique plus simplement. Je suis sur un corso dont j’ignore le nom, parallèle à la mer, avec tout un tas de demeures, un gros collège qui recrache ses élèves ballottés sur la grande route et qui piaillent, des automobilistes un peu au bout dans leur petite voiture, une odeur que je n’aurais pas trop de peine à sanctifier à cause de sa spécificité italienne de viennoiseries un peu sèches d’ici, les gens passent, traversent, le jeune homme blond la main sur les lèvres, celui-ci qui se passe la sienne du nez humide jusqu’à la bouche avant de franchir la porte du café où je suis, assis, les jambes croisées par mauvaise habitude, les yeux sur les gens qui vivent, le gars ressort, s’assied à ma gauche, tourne sa cuillère, tasse en bouche, la serveuse blonde elle aussi, qui parle à mon voisin les yeux sur le trottoir comme nous tous, à cause des mouvements qui rendent curieux les yeux – pour elle, qui s’appelle Maria d’ailleurs comme l’allemande, bras sur la poitrine et pull noir tricoté à la machine sans doute, pour lui main gauche qui pend et l’autre bichonnant un cigare caramel clair, et quand la fumée me parvient c’est un réflexe de cheval qui me prend et je souffle du nez au lieu de respirer jusqu’à ce que l’odeur parte.

Le spécifique d’ici, d’ailleurs, c’est pas tant les fleurs, à moins que novembre ait perdu en pétales, mais plutôt la déclinaison éternelle du palmier. La fierté d’ici se jardine. Les villas sont les cerises de la ville – et Sanremo est un petit gâteau collé contre la génoiserie de la métropole, toute en palmes, en variétés exotiques, en stipes divers, accumulats centenaires de tiges, débordements verdâtres, Art Nouveau végétal tout en courbures vertes avec quelques taches jaunes qui ne sont pas d’automne mais de vieillesse, ou de mauvaise hydratation plutôt, si bien que la ville doit donner à y vivre au moins une année entière une impression d’éternité. Comme Rome. Mais pour des raisons évidemment différentes.

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