Croquis de la Madrague

Village de la Madrague, avec ses vieux cabanons mangés par le sel et le vent, et ses ateliers d'artistes.
Un pêcheur tourne sa barre, je vois indistinctement les bouées qui signalent son immense filet, tandis qu’un peu plus loin, alors que l’éloignement rend la mer plus stable en teinte, un petit plaisancier vire de bord, éclatant sur le bleu-noir de l’eau.

Et voilà : en route pour le bus 83.  Là-haut les nuages sont là ; le temps est doux. Bientôt 10 heures. Le soleil n’est pas non plus trop loin derrière le mur des nuages. Ce matin je vais dans le quartier de la Madrague. 

Bus 19. L’Huveaune, presque à l’embouchure, qui longe l’Hippodrome de Borely. La mer, dans la baie de la Pointe Rouge, tire sur le noir des nuages encore bien là au-dessus des collines. C’est un vrai échange de coups de feu invisibles de lumière assombrie, entre l’eau et la lumière du ciel, et le soleil s’essaye à l’arbitrage, voulant peut-être se faire casseur de noirceurs, mais le vent inexistant ne lui facilite guère le boulot. 

Je descends à l’arrêt Verrerie. Un stade, où des gamins jouent au foot d’un côté et au basket de l’autre. Ici le vent souffle un peu. Un pêcheur tourne sa barre, je vois indistinctement les bouées qui signalent son immense filet, tandis qu’un peu plus loin, alors que l’éloignement rend la mer plus stable en teinte, un petit plaisancier vire de bord, éclatant sur le bleu-noir de l’eau. Voilà la Madrague, l’Avenue qui divise les habitations, avec à ma gauche des immeubles alors que la vie crie au travers des fenêtres embriquées, et à ma droite l’ancien petit village de cabanons que le sel agrippe et mange un peu plus à chaque coup de vent. Un stade verdâtre cette fois, de très vieilles demeures presque rousses, abandonnées sans raison (car le lieu est superbe et solitaire, encastré entre la mer et la pierre blanche et végétalisée). Tags aux murs. Volets clos. Murs. Mort d’un figuier. Toits de tôle ondulée comme d’anciennes vagues d’hommes. L’usine que je devine à voir la cheminée de briques. C’est d’ailleurs elle que j’étais venu revoir. 

Usine Legré-Mante, abandonnée en attente d'être reprise, peut-être et au grand désespoir des habitants du coin, par des promoteurs immobilier qui voudraient profiter de la vue magnifique que le site offre sur les Goudes et l'île Maïre.
L’usine Legré Mante, fermée, avec ses murs tagués et la colère écrite des employés.

Je suis doucement le trottoir, poussé par le vent qui se lève. Le portail est ouvert et je n’ose pas entrer. La pierre est taguée des bâtiments en ruine. Un petit pont rouillé et aussi rouge que le conduit qui domine l’ensemble. Rien ne bouge. Les dessins parlent, le mot « Margnat » se lit plusieurs fois sur les murs des bâtiments ; un gros visage déformé avec un mauvais rictus victorieux, casquette noire en tête. Je m’accoude au portail pour mieux voir, et je m’attends à choper une réflexion d’un mec qui sortirait du Bar Amical dernière moi juste pour la circonstance. Mais rien, et le vent pousse mes cheveux en travers. De grosses choses de forme cylindrique, noires ; de gros tubes, couleur béton ; des arcades de pierre inutiles et bouchées. Une végétation quasi absente. Un gars tout en noir de la sécurité se montre enfin au fond. Il me fait signe et me crie ce que je sais déjà. 

Vue sur l'usine et, au loin, le quartier du Roucas Blanc.

J’ai droit, sur mon nouvel horizon, à la brique orangée de la cheminée de l’usine, et au loin, plein pot sur le Roucas. Entre les deux une mer assise et immobile, avec des stries dessinant les courants. Un avion passe au ciel, invisible au-dessus de la croûte des nuages.

Je poursuis ma route. Maintenant c’est un mélange d’iris sauvages, de gros cailloux comme les caillots blancs du sang pierreux de la terre, et d’herbe verte qui brille, vivante et sombre, sous les nuages gris. Un champ sauvage de fleurs de trèfle. Des départs de randonnée : le trajet balisé en bleu pour le Cap Morgiou, l’ocre marron pour le Col Moutte (quel drôle de nom), le noir franc pour Calelongue, et du rouge et du blanc crayeux pour le GR. Allez, grimpons, petite chèvre mal équipée. J’ai droit, sur mon nouvel horizon, à la brique orangée de la cheminée de l’usine, et au loin, plein pot sur le Roucas. Entre les deux une mer assise et immobile, avec des stries dessinant les courants. Un avion passe au ciel, invisible au-dessus de la croûte des nuages. Des pans de roche rouillée, un bref morceau de mer encore, à l’opposé de Marseille. Des pins partout assis et fiers sur les reliefs, qui contemplent en souriant le parterre vert des alentours, alors que la roche se jaunit, pastellisée par le printemps déjà là, dont je suis les veines et les mouvements millénaires au gré du chemin qui monte doucement. Quelques merles. Arbres typiques de Provence, entretenus et dont les branches coupées par endroits laissent voir le sang et la couleur de la chair végétale, identique à la brique, identique à la rouille rocheuse. Personne, sinon deux randonneuses aperçues tout à l’heure mais qui ne m’ont pas suivi. Le sentier se resserre et domine le petit village de la Saména, cramoisi pour certaines maisons, roses pour d’autres, et cette étrange construction avec cet air de villa Le Corbusier qui ne doit échapper à personne venant ici. 

Les aiguilles des pins, rousses et mortes en terre rousse, dominées par le blanc un peu rose de la roche de la calanque. Je flâne heureux dans l’air frais. Des flaques qui témoignent de la pluie passée. Je surveille mon pas au cœur de la glaise. On sent de la violence au milieu des roches pliées comme des pièces de tissu ; le mouvement est encore là sur la pierre muette, comme un animal empaillé par le temps dont les yeux et la bouche et les dents racontent encore toute leur histoire. 

Mais je suis un mur d’homme et je surplombe presque les Goudes et cet air si sec qu’elles ont, subissant sûrement la présence anhydre de l’île Maïre, si proche maintenant, touchable du doigt à s’y méprendre, et je ne sais si le petit sentier se poursuit, lui dont l’inclinaison soudaine m’empêche presque d’écrire. Je marche au milieu d’un végétal bourré d’épines et de pièges. Les branchages élastiques me demeurent et me freinent le passage et le pantalon devient trop fin soudain. Plus chaud pour le temps je ferais fuir sans aucun doute le serpent allongé sur sa pierre. 

Je vais continuer, advienne que pourra. Ça devait être une usine, ici aussi, car je peux voir aux trois-quarts dérobées par les pins les briques oranges d’une cheminée déchiquetée. Un bateau, une voiture garés, un homme qui fait bruire le gravier, ça travaille en bas. Un mec friqué a dû racheter le vieux site. L’île Maïre me regarde au fond sans sourire ni rire, alors qu’un ferry rouge passe en silence. Je me suis accroupi pour écrire, un chat miaule mais je ne sais pas si en continuant à longer ces vieilles barres comme je le fais j’accèderai à une route potable alors vaut mieux faire demi-tour et j’ai peur de glisser. Un chien aboie deux fois en arrière-plan. J’ai le nez bouché qui échappe aux odeurs de la pinède et le pied glacé qui s’ankylose. Les travailleurs travaillent en bas au son du jazz. Sans doute du Dizzie Gillespie ou du Bird, et quelques voitures passent sur la route qui longe la mer indigo. Allez, je me casse. Le demi-tour a du bon, malgré un départ difficile et des fourmis dans les jambes. Je relonge le mur de fer martien et j’ai froid dans cet absence de chaleur, alors que la pluie hésite à revenir bénir la terre. J’ai des frissons, de la solitude qui bourre le fond de mes poches, et une capuche en option comme la moutarde qu’on peut rajouter ou pas selon son goût.

Vue sur l'île Maïre.
L’île Maïre me regarde au fond sans sourire ni rire, alors qu’un ferry rouge passe en silence. Je me suis accroupi pour écrire, un chat miaule mais je ne sais pas si en continuant à longer ces vieilles barres comme je le fais j’accèderai à une route potable alors vaut mieux faire demi-tour et j’ai peur de glisser.

Les couleurs, qui se déclinent à l’infini entre les deux frontières du vert pour la garrigue, les pins aux troncs de rouille, le thym ou le romarin dont je ne sais parfois pas faire la différence, les frissons sous la rigidité de mon blouson noir qui n’ont rien à faire là et qui viennent fragiliser la suite de mes mots, alors que je marche sur le tapis très doux de milliers d’aiguilles, suivies par le frêle si commun d’une herbe universelle et dont la pousse est ralentie par l ‘ombre des ramures, je parle à voix haute, je fais des fautes que je corrige, mes doigts sont froids, l’envie de revoir des gens germe dans ma tête avec ses cheveux plats, les aiguilles sous la semelle sont un plaisir du pied, le chemin d’or et blanc, la roche et sa veine dans le petit passage un peu coupe-gorge, avec son sang de terre qui s’écoule dans un mouvement qu’on ne voit pas mais qu’on pourrait forcer de la main au risque de la salir, à nouveau la mer habillée d’un vêtement différent sous un ciel différent, un coureur fou qui court sur les cailloux, la voix lointaine d’un enfant et mon écran qui se tache de pluie –

D’ici on peut voir Notre-Dame. Elle a la couleur d’un pigeon couché sur la colline, avec sa petite frimousse blottie sous l’aile. Il pleut en arrière-plan, là-bas,et tout se grise et se couvre de brume. J’attrape un 19 comme un oiseleur victorieux, et je dois avoir l’œil hagard et presque froid aux randonneurs, tandis qu’une jeune fille s’assoit, rouge au manteau, avec ses oreillettes qui chuchotent et j’ai mal à la tête de froid et d’écriture alors que le bus tressaute sur le goudron mauvais de la route. 

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