Croquis en boucle froide

Vue sur la calanque de Saména, dite "première calanque marseillaise". On peut voir, sur la gauche de la photo, un dépôt de matières toxiques. Il est fortement déconseiller de s'y baigner, même si certains téméraires le font quand même, à cause de la tranquillité du lieu, son accès facile, et la beauté de son eau claire.
Saména : la première calanque marseillaise.

Voilà. Me voilà encore dehors, à vouloir faire travailler les muscles des rétines. Je voudrais que ce soit quasiment instinctif, comme l’enfant et la poitrine de sa mère, la bouche collée à la lumière brune de la tétine, œuvrant sans volonté à nourrir tout le corps qui grandit sans bruit, et que mon âme s’élargisse un peu plus devant la lueur à la fois terrible et sucrée du matin. 

Ce matin le miel bleu clair du ciel s’étire sous le lait du soleil. Ce qui est blanc l’est d’avantage ; la tuile rose des ciels gris est bien devenue rouge un peu brun ; le trottoir, avec son mélange de graviers clairs, quelque soit sa couleur générale, scintille à la Corniche ; la chaux de quelques murs nous transporte au Chili, entre la Cordillère et l’Océan, sauf qu’ici rien n’est rouge comme au Désert[1]. Les randonneurs sont là, dans le bus, mélanges de bâtons de marche, de sacs légers et d’anoraks, collés aux sacs lourds des enfants qui vont à l’école je ne sais où. Au terminus du 19, sur cette petite place que j’adore maintenant et qui me dit que tout est entrouvert, avec ses bus toujours veillant sur le goudron sage – l’endroit est particulièrement bien desservi –, la mer est si gorgée de soleil qu’elle en devient presque noire au bleu du large qu’on aperçoit au loin ; il y a le clocher en bourgeon de la petite église un peu rose avec sa croix en fer fine et noire, la présence sur ma droite de l’Usine avec ses briques et ses pierres claires. Je patiente un peu, désireux d’écrire, mais il faut avancer. 


[1] Le Désert d’Atacama est considéré comme l’un des endroits les plus arides au monde.

Direction la première calanque marseillaise. Le premier coquelicot vacille dans l’air poussif, alors que le vert déborde de l’herbe qui doit se faire une joie d’héberger les premiers vrais soleils. Quoique le vent soit encore assez froid, que la pierre artificielle quand on passe la Place et qu’on grimpe vers l’Est dessine des formes blanches et scintillantes que je ne comprends pas toujours, coupée par la route, l’ombre est encore là au cœur de l’herbe qui se décoiffe, et un groupe de randonneurs babille avant d’attaquer le massif qui deviendra pour eux ce sein dont ils se nourriront le temps de leur balade. Ce mamelon je le contourne cette fois ; et je plonge après le croisement où débute le Boulevard du Polygone, et devant moi sont assis les rochers comme des dents sur la gencive propre et presque sèche de la colline. 

C’est la seconde fois que je viens ici, et j’ai déjà pris grossièrement quelques repères, aimé cette maison avec ce chat noir à l’œil de lune qui me regarde, bien droit et couché sur ses pattes comme les sphinx de l’allée égyptienne, et ses deux pins splendides, cet air qu’elle a de faire un peu nouvelle-orléanaise, tournant le dos au soleil, haute et pourtant qui veille assez bien on dirait sur ceux qui l’habitent. J’ai entendu un bruit de couverts alors j’ai poursuivi. 

J’ai encore le droit à un croisement, qui s’ouvre et qui s’écarte sur le Boulevard de la Calanque de Saména. C’est la Place Baudin-Bertrand. Voyez, même si vous ne pouvez voir. Il y a un petit arbre adorable au milieu de cette patte d’oie, tout en finesse japonaise ou chinoise, avec d’étranges petits fruits ou feuilles qui font comme un millier de pommes d’or. Il y a un pin parasol, plus loin, avec un branchage impeccable bourré d’épines vert-bronze, sûrement plusieurs fois centenaire, le tronc couvert en partie d’un lierre qui lui donne l’air d’être noueux et bien plus fort qu’il ne doit être, quoiqu’il faille savoir résister au vent salé d’ici. 

Une coureuse en rose. Une tourterelle. Un panneau qui demande à qui le voit et roule de céder le passage, inutile dans cet endroit gardé du bruit du monde. Une flèche blanche sur un fond bleu universel, forçant la direction aux véhicules. Il fait froid tout de même. Je surestime le temps et le soleil, sous-estimant le vent et la beauté simple des petits pavillons du lieu, dans les poubelles renversées par la nuit qui souffle toujours d’avantage. Je suis parallèle aux dents de tout à l’heure. J’y verrais bien quelques natifs américains avec leurs longs fusils d’époque jaillir des roches, dévaler l’herbe rase de la pente raide ou me prendre pour cible entre deux interstices sombres des rochers, tandis qu’un avion passe dans ce son qu’il a un peu brouillon d’être si loin et me ramène au monde. Je m’accoude et j’écris sur un portail, fesses au vent, nez coulant, surpris en permanence par le calme du lieu. Devant moi un escalier qui semble s’ouvrir sur les dernières falaises de la Terre de Feu, avec un panneau qui demande au passant de faire gaffe (les mots écrits sont différents sur leur fond blanc) et lui rappelle qu’il se trouve sur un Domaine Départemental. Je me suis mouché dans un bouquet de roquette, tel un cheval plein de paresse, assis sur les marches grises. Et j’entends à l’oreille gauche la vague qui frappe la roche qui s’escarpe, inhospitalière, dans mon imaginaire toujours un peu chilien. Puisque je suis encore dos au vent, que j’ai la raie des fesses un peu trop téméraire, que je me serre en moi-même, voulant me faire tout petit dans le froid alors qu’il faudrait m’élargir et choisir d’avoir chaud et de ne rien sentir sur ce corps qui n’est que peau qui s’oppose au temps frais, je peux voir d’assez près la villa que je croyais façonnée par Le Corbusier, et celle bien plus tapie sur le haut de la colline et affirmer, cette fois par écrit, que je  m’étais trompé ; ce que je pensais être l’extrémité du village de la Madrague est celui, bien plus petit et bijou à l’écrin, de Saména. Mais les merles sont prophètes où qu’ils soient et le soleil pleut toujours sa lumière, ici ou là, et je suis là pour en apprendre toujours plus, malgré un chien idiot qui pousse un hurlement de chacal imbécile. 

Vue sur le village de Saména, petit bijou de tranquillité marseillaise. Vous n'y trouverez pas un commerce, juste le restaurant des Tamaris.
Le village de Samena

J’affronte les marches peu nombreuses. Je domine du même coup le restaurant des Tamaris, avec sa tuile qui jure un peu sur les autres toits qui l’environnent ; le village m’apparaît, tout est sage et les maisons se taisent. Je peux même voir la parcelle d’herbe claire, et le petit bois de pins qui m’avait si plu pour son tapis d’épines douces, l’autre jour. Je peux surtout voir à quel point j’ai été con de si peu me vêtir. 

Qu’importe. La balle indienne me transperce le regard, alors que je tombe sur un terre-plein de goudron rongé et plein de cicatrices, qu’un car violet me regarde, qu’une voiture s’arrête sur ce qui doit être un parking. Vraiment, et je grimpe, toujours obligé de bouger alors qu’une autre voiture fait marche arrière et file vers les Goudes, que les touristes (qui sont tous des ados, dont je ne parviens pas à détecter encore la langue native) reviennent des Goudes sans doute justement, que la mer me transperce de ce bleu-noir et que le rocher saigne toujours un peu de ce filon doré et me ramène encore en Cordillère. Je m’assois carrément, sur mon rocher qui domine, le nez au niveau d’une herbe qui sent fort et qui dépasse mon rhume temporaire ; je tremble alors que les ados sont rentrés bien au chaud et que le car se barre, rejoignant sans doute le centre-ville. Je suis assis, puisqu’il est encore temps d’apprendre et de corriger malgré le frisson qui m’agrippe et la tempe qui me serre dans le vent qui ne me lâche plus, sur un petit bouquet blanchâtre de ce que j’avais pris pour du trèfle jadis.

La coureuse rose repasse en sens inverse. Maïre à demi, et Tiboulen entier. La mer dessine des plumes blanches qui naissent et s’éteignent, comme l’espoir de tous ces chercheurs d’or occidentaux qui creusèrent autrefois les côtes d’Amérique, les mains mangées par le froid et le vent et le sable et le sel et l’avarice et je suis riche comme cette herbe sauvage qui frémit avec violence sur ma droite et l’écume cogne la pierre en contrebas. Je me suis mouché encore une fois comme un cheval sauvage, dans une feuille plus large, sûrement toxique en bouche, bien plus large mais bien moins parfumée que la roquette de tantôt. Faut bouger. La pierre est marquée d’écritures d’un bleu qui voisine de loin celui de la mer furieuse. La voilà, la fin du monde, le déchaînement de la mer folle après une ridicule barrière de bois et un panneau stipulant un danger de chute évident avec ce petit bonhomme esquissé grossièrement à l’impression noire sur un fond jaune. Merci pour la précision. 

Ici, sur tout le littoral qui finit tout là-bas vers les Goudes, Dieu ce que j’ai froid si finement vêtu que je ne me relis quasiment plus et que les fautes typographiques s’amoncellent un peu plus à mesure que le vent ronge d’avantage ma patience, et que je tourne en rond, que je serais bien resté à regarder la mer livrer bataille bleue mais que je me suis retrouvé à lui tourner le dos encore une fois, jusqu’aux marches de l’escalier d’où je viens et que je ne veux pourtant pas prendre. Je fais demi-tour, mon téléphone me causant des frayeurs à trembler dans des mains et des pouces qui ne sont qu’habitude sur des touches fidèles, irais-je et me forcerais-je à pousser encore vers l’Est, oui je le veux. 11 heures 36. Aigue-marine et blancheur d’une mer compulsive à vouloir absolument se farcir une roche qu’elle a bien fini par déchirer et fendre, à force de la fouetter comme elle fait depuis des millénaires, à moins plutôt que la pierre soit vivante par le dessous, dans l’âme secrète et si lointaine de la lave qui signale malgré tout sa présence en surface. 

J’ai trop froid, le pantalon me tombe un peu et le vent me guide d’avantage que l’œil. Ainsi j’ai pris la colline d’une aridité sublime, blanche avec ce vert d’une herbe si succincte qu’on voit la terre en-dessous presque soulevée par le vent, comme dans les vieux films d’époque, avec ces couleurs colorisées aux teintes molles, de la brique partout pour ralentir une érosion qui me paraît tellement évidente maintenant ; je suis arrivé au niveau d’un muret tout blanc et tout sec et parsemé de briques rouges, et, accroupi, je sens le sucre des fleurs et la pisse animale, à moins que je prenne l’autre pour l’un. Oui, c’est ça, ça sent juste le sucre floral et rien d’autre, c’est une petite coupure heureuse dans tout ce froid qui me fait perdre une grande partie de l’usage de ma vue. Oui, ce sont même ces mêmes fleurs dont je vous parle depuis tout à l’heure qui sentent comme cela, comme un miel pour la narine alors que l’œil évite d’affronter de face la roche éclatante. 

Je vais me lever, et continuer, jusqu’à que tout m’épuise, que les mots deviennent comme ces tissus vendus dans de trop grandes quantités et imprimés selon des procédés qui leurs font perdre toute beauté. Pourtant l’aride de tout ce qui m’entoure mérite qu’on s’y arrête. Il y a, alors qu’une végétation me barrera bientôt tout passage, une sorte de tunnel de briques (que j’écris buiques une première fois de froid), qui doit descendre – alors qu’il devient trop vite invisible et souterrain pour que j’en sois bien sûr – jusqu’à la mer, et je comprends pour avoir lu un peu des choses sur le sujet et sur le coin que le tas noir qui ressemble à un très vieux tas de fumier doit être un rassemblement volontaire de matières si polluantes, genre plomb ou arsenic que je ne devrais même pas rester là mais plutôt me tirer. La roche ici est si dénuée d’eau et si éclatante qu’on dirait un squelette jurassique déchiqueté et bosselé par la seconde éternelle, et qu’au lieu d’être en calcaire, la roche est une mine apparente de calcium plus morte que vivante. 

Et moi aussi je déambule comme les marcheurs pourtant morts des séries d’aujourd’hui, parce que le froid me pousse vers des endroits déjà connus et où je n’avais pas l’intention d’aller. Accroupi pour un peu de chaleur, protégé par un arbre bourré d’épines sans doute ou au moins d’une aiguille aussi dure que le climat d’ici (il fait plus sec ici qu’ailleurs à Marseille, je crois), j’admire, enfin serein et d’avantage sûr de l’ordre de mes phrases, l’écume éphémère et brutale qui lèche cette route mexicaine qui mène au fond vers les Goudes invisibles ; je vois l’île Maïre, je réalise soudain, maître à nouveau des images, que cet énorme rocher ressemble à l’épine dorsale de ces monstres dont on a voulu peupler les océans de jadis, avec ces écailles plus lourdes que le fer des armures et ces nageoires aussi ridicules que les pagaies communes des kayaks. La mer est plus bleue par moments, selon la profondeur et la logique magique de la lumière et j’ai mal aux mollets, l’oreille bercée par le gong de la vague sur la côte et le bruit des écumes et du vent. 

Contraste saisissant entre le bleu cobalt de la mer méditerranée et le calcaire éclatant de la calanque.
Le calcaire et la mer donnent le ton aux contrastes des lieux.

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