Sur le seuil

Rome. Piazza della Rotonda, avec une partie des colonnes du Panthéon.

Rome. Encore. Rome. J’ai mélangé mes souvenirs pendant des semaines avec quelques livres savants. Je voulais savoir, avant de revoir, trouver dans des mots qui n’étaient pas les miens un point de départ pour ce qu’il adviendrait, entre l’ombre de l’automne et la lumière d’octobre, quand il me faudrait lancer mes doigts obéissants au beau milieu de ce que j’aime. Ici. Ici précisément, entre la VIA DELLA PALOMBELLA et la VIA DELLA MINERVA, le dos tourné au Panthéon. Je suis coincé entre la fatigue et l’horloge perpétuelle des passants, avec l’aiguille mal fixée de mes pieds sur le pavé qui tourne en rond alors que le temps passe. La joie me fait trembler un peu, à mesure que la ville étend sa main sur moi, à mesure que l’empire me rattrape, à mesure que mes yeux tissent des fils entre aujourd’hui et autrefois, et je flotte sans honte entre deux époques, oscillant entre le deuxième siècle de notre ère et le vingt-et-unième. J’imagine l’immense chantier du Panthéon en construction, le Tibre charriant le marbre et la brique, le barrissement des éléphants épuisés par leur charge, les cris des ouvriers et des chefs de chantier, et la foule des touristes bien plus silencieuse et fixée derrière leurs téléphones dont j’aurai bientôt perdu tous les visages souriants ou figés de fatigue. J’ai autant de questions pour chacun, pour cette foule qui s’apprête à franchir le pronaos du temple et dont je ne sais rien, dont je me demande toujours un peu avec tristesse que deviendront les souvenirs à force de photos, et pour cette dédicace à Agrippa, pour ce porche classique collé à ce temple qui rappelle à s’y méprendre un simple bâtiment thermal. Et pourtant je ne peux lever les yeux au ciel sans sentir le divin se glisser par cet œil gigantesque, venir frapper les caissons déguisé en soleil, et descendre sur la foule, la saisissant aussi doucement qu’une fin d’après-midi d’été pour l’élever tout là-haut, tout près de la voûte céleste, sans qu’elle le sache.

Au fond, on devine les arcades du Marché de Trajan.

Je pars rejoindre la PIAZZA VENEZIA, porté par le crissement de la circulation, poussé par les boutiques dans lesquelles je ne trouve pas de raison de rentrer, par les klaxons, par les gens qui vont plus vite, par les façades énormes redressées par le soleil qui cogne encore, par cette envie de me baigner encore au milieu du génie architectural. Je n’ai pas perdu cette habitude de fuir des yeux la tache insolente du  Vittoriano, pour me réfugier au cœur de la ramure des pins parasols, assis sur les marches un peu sales au bord de la route, ou reprenant ma marche, le regard cette fois fixé sur le soleil rouge du Marché de Trajan, qui vient tendre la main aux écorces de brique, par-delà un amas de ruines.

De temps en temps une calèche vide fait claquer le pavé ; les gens vont lentement, bercés par des musiciens éternels, main dans la main, voix dans la voix, l’italien pressé comme un fleuve qui passe en suivant le relief de l’âme entre les dents, la langue étrangère qui suit un cours qui n’étonne plus personne, et moi, laissant parler mes yeux à leur façon, à mesure que la lumière leur répond, les façonne, les touche, à mesure qu’ils se fixent au fond, dans le soir qui se dessine déjà, sur le Colisée. J’ai envie d’arrêter de penser. De me reposer sur les ajustements parfaits des briques de la basilique de Maxence. De connaître les gens sans avoir à les découvrir. De comprendre vers où ils vont, cette famille qui flâne, cette femme qui crie, et celle-ci qui se blesse en tirant sans le vouloir sur ses boucles d’oreilles et dont le rire à soudain disparu ; de m’assoir, tout en haut du Colisée, pour regarder la ville s’apprêter à vivre sa deuxième existence. De me faire prendre en photo avec ce groupe qui finit vite par se dissoudre, de savoir ce qu’ils raconteront de Rome une fois rentrés chez eux, de fumer une cigarette avec celui-là qui attend, le pull bleu autour de la taille, l’autre main dans les cheveux de temps en temps, contrarié peut-être par un emploi du temps qu’il ne maîtrise pas encore.

Maintenant le monde est tel aux abords de l’amphithéâtre que je passe mon temps à fuir les trajectoires des appareils photos ; les rayons orangés du soir parsèment parfois de grains de beauté le travertin presque gris des arcades. L’ocre de l’UNIVERSITA’ DEGLI STUDI passe au vert ; le rose rougit et le blanc tourne au gris. Les reliefs rentrent la tête ; les pilastres désépaississent et les fenêtres ferment les yeux derrière leurs grilles. Pourtant des gens achètent encore des tee-shirts au bord de la route ; ils marchent vite, comme au matin. La journée compte double ou triple pour tout le monde. Dans les jardins, la fraîcheur forcit tandis que les arbres dorment, bercés par les derniers oiseaux. Le vert des cimes va si bien au rose des enduits. Là-haut, le bleu s’efface, et ressemble de plus en plus aux murs. Bientôt les feux, les phares, prennent le dessus sur les peintures et sur la pierre. Une femme fume avec son téléphone, assise seule à la table d’un petit restaurant. 19 heures sonnent au campanile de Sainte-Marie-Majeure, doucement, et les gens flânent découpés par la nouvelle lumière.

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