Redécouvrir Paris

Écrire à grands traits. Le soleil tiède sur l’oreille. Le ciel sans décision franche. Bleu environ. Je regarde, les yeux concentrés davantage par le froid difficile que par ce qu’ils voient, l’ancien palais de justice, l’immeuble différent au 42 QUAI DES ORFÈVRES qui monte en pointe, les ombres aux vitesses changeantes des passants les mains dans les poches ou à peine sorties des manches de leur manteau. Les péniches irrégulières se succèdent derrière moi sur une Seine couleur de fauve qui se traîne jusqu’à la mer. J’ai froid partout sauf à la nuque. Il me faudrait Paris comme si je ne l’avais jamais vu, comme si je n’y avais jamais vécu.

Ici les mouettes sont comme au zoo enfermées près de l’eau.

C’est un midi d’hiver aux ombres gigantesques. Les formes des toitures bleues n’en finissent plus dans l’eau qui tremble, quand elles ne sont pas avalées par un nuage qui réussit toujours. Je voudrais commencer par la Samaritaine, mais elle est en travaux. Alors, après un œil distrait sur les façades, sur les flancs étroits du Pont des Arts, sur les nez froissés des gens rougis près des narines, sur les voix rentrées, sur les cartes métropolitaines qui ne servent plus à rien entre les doigts des promeneurs, je vais me réfugier pour le confort des mains plus que du corps dans un café. Collé à la vitre. Café que j’allonge. Le garçon transmet. « Un Père Lachaise, un ! » D’ici j’ai beaucoup d’avantages : un fatras d’échafaudages à ma gauche ; des ouvriers au travail et splendides, qui rentrent parfois pour un serré, et qui connaissent suffisamment les garçons pour des dialogues que j’oublie de prendre entre mes ongles ; en face, le QUAI DU LOUVRE (dont j’ignorais le nom jusqu’à peu), avec la masse argentée ou noire des automobiles, jamais et toujours les mêmes ; le son de la porcelaine que j’aime ; les petits ou les larges bonjours qui précèdent les rires ; les manches des chemises blanches à grands traits repassés entre les épaules et les coudes. Les visages brunis par l’âge. Finalement je m’assieds dehors. Le vent est parti. L’enfant dans sa poussette a des yeux comme les miens qui s’éclairent autant qu’ils s’agrandissent, fixés sur les gestes orange luminescent des hommes au travail. La grue est énorme. Téléphone. Gants qui dépassent des bottes. Planches qu’on déplace. Paquet de mouchoirs que je prends d’abord pour des cigarettes. L’enfant est parti. Les pieds des ouvriers ont des mimiques à force de piétiner. La grue recule et s’éloigne. Les voitures reprennent très vite leurs habitudes.

J’ai faim. La pizza a l’air bonne. Je déjeune au mépris du feu tout près qui commence le Pont Neuf. Plein air. Plein pots. Passants tout proches. Vous croyez m’observer mais c’est moi qui vous aime. Des jeunes finissent par s’installer aux tables. Leurs mots se mélangent à la grève. Ils décortiquent quelques lignes. Leurs histoires sur la 13. Le taf. « Ah c’est marrant ! Dit-elle. Prendre un poste que t’aime pas dans le secteur qui t’plaît ! C’est tout l’inverse de moi ! » Ça continue un peu comme ça jusqu’à ce qu’elle parte. Lui suit. J’observe des oreilles puis des yeux un homme dans sa voiture qui applaudit sa femme ou l’automobiliste de devant, lançant un bravo tout français. Le feu passe au vert. Embrayage. Première. Mains sur le volant. Je paye. Les ouvriers ont fini leur journée depuis longtemps.

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