Invisible

J’aurais préféré avoir un peu plus de monde autour de moi pour faire vivre les tables. J’ai bien un homme ganté de noir qui cherche à vendre des tickets pour un bus panoramique, la tête à moitié coupée par un bonnet, les chaussures qui esquissent des petits pas comme s’il s’apprêtait à partir marcher dans la jolie Vallée d’Aoste, mais il parle tout seul à qui veut bien l’entendre, sans neige que le gris du ciel, sans pierre que celle trop domptée des pavés gris, debout dans une invisibilité sociale complète. Saint-Michel. Je suis assis dans ce grand bar qui fait l’angle et qui ne ferme jamais si je me souviens bien. Des gens s’asseyent un peu autour de moi quand même. Les garçons parlent météo en s’affairant doucement autour d’une bâche en plastique qu’ils ont jugé bon de retirer pour le confort d’une clientèle future. Je sais que l’heure est en train de monter ; je la sens, non pas au fond d’un ciel qui ne change pas, mais au flux des gens qui rentrent et sortent du métro. Je réveille un peu mon voisin, le cou cassé par le regard fixé sur son téléphone, en lui demandant le cendrier devant lui ; il lève la tête, comprend que je lui parle, comprend ce que je lui dis, et sa main gauche un peu molle me tend l’objet que je désire.

Mais rien n’est assez mobile, ni les gens qui virevoltent et qui vivent autour de moi, ni les couleurs malgré celles de la fontaine, ni le ciel, et j’en oublie de voir, et mes envies se mettent à me courir après, et je m’imagine sur le flanc d’un trésor que j’ai cherché au fond des Alpes italiennes, les yeux collés à la boue des sentiers, le pas qui n’en finissait pas de ralentir, les ongles des doigts sales, me baissant parfois au détour d’une couleur que je prenais pour de la serpentine, alors que la voix artificielle du bus 38 renseigne des voyageurs absents sur sa destination, que le postier pousse son chariot plus léger à mesure qu’il travaille et que j’ai chaud sous le chauffage. Mon voisin finit par se lever, tend sa main sombre, signale de son ticket tremblant qu’il veut payer et partir. Revenu à sa place, debout, le poignet gauche qui tourne légèrement à cause de sa montre. « Monsieur ? En carte c’est un minimum de vingt euros monsieur ! – Ok, je paye en espèces. » Il est libre enfin. Il part. Je n’ai plus personne. Mais je me plaît dans le visage ouvert des gens, l’œil large, la bouche pas tout à fait fermée qui témoigne de leur cœur, la cuisse encore ferme en haut des marches grises, entre les gens qui demandent leur chemin en souriant et ceux qui ont leur temps, le sourire malgré la musique solitaire, le gars qui tient son sac beige rempli de pain et qui rentre derrière moi, et je me prends à être heureux d’écrire et de scruter la moindre chose, les jambes tendues devant à force de les croiser contre mon gré. Je reconnais le travail de cette fille à la couleur de son anorak. « … On risque d’être en vigilance orange ! S’il fait un vent de 100 km/h, les gens risquent de marcher comasss… » Décidément la météo messieurs. Ils installent les menus dehors.

Il est presque midi. La petite fille sautille près des jambes de son père en babillant dans une langue que je ne comprends pas. Un homme toussant, le visage crabe en casserole, me demande un briquet, le geste à la bouche pour sa demi cigarette, le jeans que transperce une cuisse trop rouge ; pendant que d’autres hésitent à quitter l’orbite de la bouche du métro, ne sachant où aller ; et toujours, depuis le début, la litanie fluviale du faux randonneur qui rappelle son sang de temps en temps en tapant des pieds. Quelles journées ça doit être, toujours debout pendant des heures, la main au prospectus, le sac à dos contre le feu rouge qui change au milieu des passants aveugles ! Il baille et reprend sa prière. Cinq personnes s’arrêtent autour de lui, dodelinent de la tête les mains dans les poches ou le téléphone rose entre leurs gants. Ils sont en train de s’entendre je le sens, ils tournent la tête vers la Seine qui descend, discutent entre eux dans une langue différente, symbolisent des directions la main tendue, les doigts serrés ; je les vois sourire et se diriger vers un embarcadère que j’imagine. Il y a une femme près de moi, les menus à la main, les lèvres dans un sourire qu’elle doit avoir l’habitude de construire ; elle ouvre la porte à un client en quelques phrases, et reprend sa place. Autour de moi les bulles des premières bières et des premiers cocas. Le touriste remercie dans un français presque parfait ; j’ai vu en venant ici des agences immobilières avec des annonces anglophones qui ne m’ont pas étonné. Petit thé. Nez qu’on mouche. Tasses. Il ne reste de la tête que la casquette et la barbe ; des voix, des doigts sur des écrans muets.

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