Sous la neige

Écrire. J’ai fait du surplace, comme font les chiens et les loups avant de s’allonger dans l’herbe. J’ai tassé du mieux que je pouvais, jusqu’à dessiner sur le sol trompeur un petit cercle plus dur, pour être sûr de ne pas finir quelques dizaines de centimètres plus bas, contre mon gré. J’y pense : voilà des heures que tout s’enfouit à force de flocons. Le cul dans la neige comme un skieur après sa chute. Lui n’aurait pas froid. La peur tient chaud à la montagne. Moi, c’est autre chose. Je veille sur mon écran, le corps en arc de cercle, dos au vent que je ne sens pas ; je suis simplement le grand mouvement moucheté qui parcourt tout le ciel, dans un silence qui se brise quand le flocon s’arrête sur l’un des siens, ou sur mes cuisses trempées qui blanchissent. Je suis trop loin du soleil, trop loin du monde malgré quelques grosses maisons grises, malgré le tronc gris des arbres qui patientent, trop loin du son : ici le temps se compte en centimètres.


Ma position enfantine me fait rire. De toute façon personne ne m’entendrait, personne ne saurait. Comme au bac à sable, des petites voitures entre les mains. Je m’agenouille, sans être étanche. Je me relève. Rien n’y fait ; que je tourne, dans un sens ou dans l’autre, le flocon fait ce qu’il veut, il me passe par la gauche et la droite, se moque de ma capuche qu’il fuit, revient par un autre côté quand j’ai enfin trouvé une posture favorable. Tant pis.


Écrire. Le clocher de l’église qui ne dit rien, bien pointu, et qui résiste, sans bruit, par une piqûre inutile dans un ciel qui décide de tout. Les larges toits des maisons qu’il surveille. Quelques. Les arbres hirsutes, qui ne sont jamais aussi noirs que par ce temps. Les rochers qu’on ne verrait pas si la neige pouvait les engloutir. La trace de mes pas que j’ai voulu la plus profonde possible, en venant. Tiens de la vie sur des raquettes. Un couple. Un père et sa fille. Peut-être. Ou non. Je ne sais plus rien sous la neige. « Les bourgeons, hein… ça a commencé… » Ils sont loin, près de la croix que j’ai vu tout à l’heure en montant, mais je les entends tout près. Le monde rapetisse. Même les versants que j’ai du mal à voir se sont rapprochés depuis midi. J’en suis sûr.


Je vois avec peine le long trait noir du ruisseau qui bondit, de rochers arrondis par la neige en rochers arrondis par la neige, et qui se coupe, soudain, devant la colline. L’eau brûle encore la neige qui la touche.
Les toits blancs des maisons réduisent le village de beaucoup.

Le ruisseau qu’on a du mal à voir…

Écrire. Sous la neige pire que la pluie. J’ai fini par prendre leurs traces plus sûres. J’ai hésité sur le faîte trop tendre d’un petit mamelon tout blanc, à sentir la montagne respirer doucement, alors que j’écoutais leurs voix un peu dans la dispute, cachées par une toute petite maison.


Je lâche ma gêne. Je les salue en m’excusant d’être aussi près d’eux alors que le paysage est terriblement égal partout, ici ou ailleurs, plus haut ou à peine plus bas. J’essaie encore le loup, cette fois-ci me croyant à l’abri sous une table qui doit être un autel, ou une carte pour s’orienter de l’œil et de l’esprit au cœur de la vallée tout droit, derrière le village, mais les flocons s’enfuient dans tout les sens, s’affairent, fondent ou durcissent, et tout, tout près de moi, finit par se tremper. « Vous avez plus de réseau ici ? » Je ne comprends pas ce qu’elle me dit. Ils s’en vont après quelques photos qu’elle juge nulles.

Au premier plan, ce que la neige à fait d’un banc, et derrière le village.


Les bâtons des marcheurs dessinent des ombres bleues que je suis heureux de revoir en faisant demi tour.