Sous la pluie milanaise

Écrire. VIA F.LLI RUFFINI. Quelques gouttes de pluie grises. A ma gauche, au loin, le brouillard gomme la présence de deux gratte-ciels dont j’ignore la vraie couleur. A ma droite, l’église Santa Maria delle Grazie, sa façade de briques sobres et sa coupole que j’étais venu voir en l’honneur de Bramante. Le tram s’avance doucement dans la rue, d’un jaune qui ne pourrait pas me rappeler l’éclair, non plus que le bruit de tambour de ses roues ne pourrait me rappeler l’orage sous une pluie qui n’en est pas vraiment une. Je n’ai pas réussi à réserver une visite de l’église et je ne pourrai pas admirer la Cène de Léonard.

La coupole et l’abside de Santa Maria delle Grazie.

Mais j’ai la rue, j’ai les façades à moitié sèches, le mur sur lequel je m’adosse pour écrire lentement dans le froid de la fin de décembre ; les gens masqués comme moi par respect pour les autres, les parapluies parfois et les mains dans les poches ; les taxis blancs et vides le long du Palazzo delle Stelline et les cloches de l’église soudainement au travail. J’ai de quoi marcher pendant un après-midi entier, une ville que j’aime, des gens que j’aime voir vivre, une langue que j’aime me voir entendre. Je me retrouve par hasard PIAZZALE LUIGI CADORNA, entouré par les couleurs de l’hiver, le ciel blanc comme une coupole de chaux un peu passée, les arbres qui ne sont plus qu’un grand tronc noir et des branches avec, par moments, quelques morceaux de façade du château des Sforza d’une brique presque aussi sombre qu’eux. Me voici maintenant tout près de la Guivre des Visconti dévorant l’enfant les cheveux en désordre, estampillée sur l’une des tours de l’immense forteresse et qui rappelle la famille qui domina un jour la ville. Les briques semblent s’être tassées un peu plus avec les ans autour des fenêtres qui ne laisseront peut-être jamais plus passer la lumière molle de l’hiver à moins que je me trompe. Les feuilles, tout autour de moi, amplifient la pluie paresseuse. Je continue.

La Guivre des Visconti sur une tour du château.

Face à la Place du Château, c’est une grande rue commerçante, et je viens lui préférer les petites rues adjacentes (la VIA SAN TOMASO), leurs balcons qui ne fleurissent plus ou pas encore, l’encombrement dû aux livreurs de je ne sais quoi, leur silence que ne vient plus pourchasser la pluie qui s’est arrêtée il me semble. J’admire l’énorme pavé que l’eau vient crayonner d’autres couleurs : j’y vois du vert comme les notes fantômes d’une mélodie qui me rappelle la serpentine ; j’y entends de l’ocre, du gris, des taches quand change son relief abîmé, peut-être même du bleu. Je vois l’usure de certaines façades (celle au-dessus du premier numéro de la rue) qui m’avait manqué à Monaco.

Je poursuis, tandis que ma batterie baisse, dans une demi obscurité de saison qui ne gâche en rien mon plaisir des yeux, le regard rempli d’ordre, de fioritures qui distinguent chaque visage des palais ; j’ai plaisir à voir une boutique de costumes à côté d’une église qui a survécu à la guerre ; mes pieds marquent le temps présent, que je m’arrête pour écrire lentement des doigts qui auraient plus être plus malhabiles ou que je marche je ne sais où, qu’importe. Je suis là, le nez qui coule un peu de froid, heureux, sage, assagi par la géométrie de ce qui m’entoure, un peu froissé par les voitures qui passent et qui bousculent le sol de pierre, le nez saisi de temps en temps par une combustion bien à elles. On dirait que les vendeuses me regardent comme si j’allais rentrer pour de bon dans leur boutique, alors que je n’ai d’yeux que pour les agencements d’intérieur et leur lumière bien choisie, que me plaisent les décorations de Noël de la VIA della SPIGA comme des arcades, le pas des passants qui résonne, le froid qui force un peu, mes doigts fragiles, le frottement des sacs en papier des emplettes contre les manteaux, les portes qui s’ouvrent quand les gens regagnent la ruelle, les larges vitrines sobres et impeccables dans lesquelles le temps s’arrête en même temps que l’absence par intermittence des clients.

« Prego ? » Un homme me réveille, me montrant une grappe de parapluies emballés alors que je refuse déjà, tout en prenant soin de laisser traîner mon regard dans le sien en espérant être poli davantage. Je poursuis, à nouveau attiré par la brique d’une façade dont je ne connais pas encore le nom : celle du Palazzo del Senato, qui abrite les archives de l’Etat et une exposition des archives de la ville durant l’ère napoléonienne. Napoléon que je voulais aller voir à Lodi alors qu’il n’était qu’encore un génie militaire et que je retrouve ici, après la bataille, comme une ombre qui fait partie de l’histoire de la ville à qui il n’a pas fait que du tort.


Je voudrais pouvoir regarder les cours, tandis que la gardienne me lance un grand sourire par-delà sa vitre et la rigueur de l’hiver, que je lui rends des yeux à défaut de pouvoir lui montrer ma bouche heureuse ; parfois je me souviens de regarder aussi en l’air, sur les toits-terrasses, parce que j’avais été frappé un été de la végétation qui s’y développait, et qui venait rééquilibrer le gris des pierres un peu mornes quand elles ne sont pas peintes en jaune ou rouge ou qu’elles ne sont pas roses, comme celle de la Casa Berri-Meregalli avec sa façade sculptée de monstres tirés des croyances fantastiques du Moyen-Age, quand je voudrais savoir de quelle roche elles sont faîtes, en admirant de trop près la rugosité que leur commande le style bugnato.

Je viens me perdre, au nom du monument le plus emblématique de la ville, parmi la molle foule des touristes qui suit le large abri des arcades, l’oeil je-ne-sais-où, accrochée sans cesse par la lumière à papillon poussé par son instinct des devantures désagréables des immenses boutiques universelles. Mais voilà le Dôme : son marbre ferrugineux un peu plus rose que d’habitude ; et même s’il rouille un peu plus chaque année de la pluie milanaise, il forgera pour quelques siècles sans doute encore le respect du regard.

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