Pour quelques bouffées d’histoire

Écrire.

Lodi. CORSO ROMA. Me voici, au hasard du froid et du regard, devant le Palazzo où le chef de la délégation milanaise, le Conte Francesco Melzi d’Eril, futur duc de Lodi, remit les clefs de la ville de Milan à Napoléon. Le palais en lui-même n’a rien de particulier, vu de l’extérieur, que ce morceau d’histoire coincé entre ses murs.

La Piazza Victoria, avec, à gauche du Dôme, le Palazzo Broletto.

Rebroussant mes pas, je me retrouve PIAZZA della VITTORIA, sous le ciel enrhumé de la plaine padane, à prendre un café sans sucre sous les arcades de granit cerclées de fer rouillé. Le Dôme est fermé, la place quasi vide ; j’ai la pensée lente, le mot qui ne vient pas, la connaissance de l’histoire qui me manque affreusement ; peu m’importe de savoir que Melzi était joueur, et qu’il sera déçu par le Général. J’écoute l’horloge des travailleurs au milieu des cailloux qui pavent l’endroit, le gilet vif orange, le bras fort, la brouette remplie, le geste réparateur, et celle du passant rare vêtu contre l’hiver. Elle est belle cette place dans son asymétrie générale. Ils sont beaux à mon oreille, les Italiens derrière, à se saluer, à bavasser doucement, à s’apercevoir de loin joyeusement, à se connaître tous ou presque ; beaux dans leur verbe fort, même assis à attendre devant un café vide. Joyeuses fêtes.

Voilà, alors que je reprends du pas, le Convento di S. Domenico, où, quelques siècles auparavant, Francesco Sforza signait la paix entre les Italies, et permettrait sans le savoir à un nouvel âge de naître. Les rues vides et les boutiques rares n’y feront jamais rien : je respire par moments l’odeur immortelle de l’histoire, comme un immense repas sans fin où s’assied qui veut et quand il veut. Façades vieilles, fenêtres sans regard : je m’engouffre dans la descente de la VIA LODINO, écrivant comme je peux, surpris des cris des enfants, des rires, des cours qui sont comme des coeurs que les gens tiennent fermés alors que je rêverais de les voir battre, d’admirer leurs colonnes que je sais être là comme des artères nécessaires, le lierre comme des veines vives, leurs grandes fenêtres comme des vigies accueillantes ; c’est maintenant la VIA MADDALENA, quelques matelas abandonnés, au fond une église baroque en travaux derrière un cycliste la pédale lente qui me regarde écrire et frémir dans le froid ; rien ne bouge dans Lodi que le ciel pendant un vol d’oiseaux, que la rue pendant que celui-ci promène son chien indocile, que mes tympans sous des travaux lointains, que celui-là, la doudoune bombée comme une grosse chenille aventureuse et noire qui s’avance vers le fleuve.

Mais voilà le lieu précis où le 10 mai 1796, Napoléon lança ses troupes contre celles de Jean-Pierre de Beaulieu au service de l’Autriche et le défit ; cette bataille, qui ne fut pas un massacre, ni d’un côté ni de l’autre, mais dont l’issue fit germer dans la tête du vainqueur la croyance de faire partie d’une élite bien particulière. Voilà le fleuve gris que je n’ose traverser à mon tour, dont l’eau semble hiberner dans un silence coincé entre le bleu et le verdâtre. Je fais machine arrière, sur le CORSO ADDA, étonné, VIA VOLTURNO, par un immense palais qui sert désormais de bureau postal à ce que j’en sais, avec devant des gens qui fument et qui crient, et je voudrais écrire comme eux crient, comme eux fument, plein d’énergie, alors que je cours toujours après mes yeux ; le café d’en face m’accueille, histoire de prendre un serré et de recharger un peu la machine ; du côté où le palais regarde la PIAZZA MERCATO, il abrite la Préfecture. Sobre et monumental. Comme j’aime.

« Amore ! Amore ! Alfredo ! Non hai il cellulare ? » Je me retrouve à nouveau sur la place centrale de la ville sans me plaindre, suivant distraitement les voix, négligeant un peu les mots criés, comme une chanson qu’on effleure des oreilles ; il est 16 heures passées, le moment de boire un café ou un petit verre peut-être ; les ouvriers travaillent encore dans le soir qui commence déjà à bleuir sombre le ciel. Les gens sont plus nombreux, ils font des photos le masque chirurgical caché derrière le dos ; ils ont des poussettes et c’est eux que j’entends babiller ; ils ont des chiens qui viennent parfois me renifler gentiment. Chaque bar, tout autour, se manifeste à coups de chansons et les ouvriers commencent déjà à retirer leurs gros gants efficaces, tandis que les décorations brillent un peu partout dans la lumière qui s’efface et coulent doucement le long de la jolie façade du Palazzo Broletto.

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