Un sourire contre l’anonymat passant de l’Avenue

« Oh alors vous n’aurez pas de pourboire alors, j’ai pas de monnaie… – Oh c’est pas grave… – Désolé ! » Voilà comment ça a commencé.

Un soleil timide met un peu de lumière sur les joues de la serveuse. Il est 15 heures 49. Elle sort enfin fumer une cigarette, jette un œil à son écran et pianote sur la vitre anonyme. Au simple bonjour un peu gris d’un client qui rentre dans le tabac elle a cette voix claire de ceux qui aiment leur métier et qui me rappelle le soleil qui s’absente déjà. Je suis de l’œil ses yeux quand elle vient ramasser le verre tombé d’une table. Je les écoute, quand elles discutent entre collègues et qu’elles fument toutes les deux, parler de la ville ou parler de Paris, l’autre assise et l’une contre l’ardoise qui dit le nom du lieu et les plats à choisir.

Les gens vont et viennent. « Oh la la qu’est-ce qu’il fait froid ! » Mais peu après sa voix se fait sourire pour des passantes qu’elle reconnaît, et chacune de ses paroles, chacun de ses gestes participent en secret à faire vivre le quartier qui vient buter contre l’anonymat passant de l’Avenue. Tout comme ceux qui viennent s’assoir sans rien commander simplement pour gratter et tirer la chance à eux comme une couverture et qui ne l’offusquent pas de leur refus. J’écoute et je détaille un instant leur rire au fond de mes oreilles, leurs yeux qui s’absentent un moment quand l’autre n’est plus là alors qu’il a dû gagner de quoi rejouer.

Un nouvel assis. Une nouvelle commande. Je la regarde nettoyer une table et secouer les chaises. Les arbres s’éteignent à mesure que l’après-midi passe. « Au revoir Amandine, bon coiffeur ! » Je retrouve, fixé sur ma chaise tiède, des passants qui s’en reviennent de je ne sais quoi, des démarches identiques à l’aller comme au retour. Elle porte toujours son plateau noir, la natte blonde contre le devant de l’épaule, habillée toute en noir comme lui, le regard clair comme un ciel de matin, le sourire assis sur ses lèvres par amour et par habitude, l’œil qui s’élargit de se retrouver dehors et qui se pose sur nous qui sommes si calmes comme un après-midi hebdomadaire. Mon nez se laisse capturer par la cigarette de mon voisin sans s’inquiéter. Elle assoit doucement des cafés, les petits verres d’eau de circonstance qu’elle a failli oublier, s’en retourne, reviendra, revient, salue immédiatement un client qui s’en va avec son mouflet assis sur son minuscule vélo à trois roues. Mon voisin après avoir fumé a les doigts dans la bouche peut-être sans le savoir, le regard fixé sur un écran qui semble le contrarier. Autour les gens circulent plus nombreux dans le soir qui s’installe. J’oublierai bientôt de regarder le ciel gris rose encore chargé de nuages.

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