au centre d’une fausse rivalité

« Bonjour ! Vous aviez pris un café ? – Non, non, du tout ! – J’arrive. »

COURS Joseph THIERRY. S’assoir à la terrasse du café qui jouxte le marché. Regarder les fruits classés et bien rangés renvoyer leurs couleurs ternies par l’ombre des parasols. Regarder des passants la fourmiliation changer à mesure des achats et des ventes et des cris des vendeurs qui surprennent tout le monde et qui font s’arrêter les bavardages des assis. « GOÛTEZ AVANT D’ACHETER MERCI ! » Et comme si cela faisait partie de la suite de sa phrase, en montant encore davantage la voix déjà puissante, et sans mettre de virgule entre le prénom de la serveuse et sa demande : « SORAYA UN CAFÉ S’TE PLAÎT ! » Pour le peu que je suis là, à les écouter, lui crier, elle répliquer en riant qu’elle n’a même pas encore pris le sien, on comprend que ça fait partie d’un jeu qu’ils se plaisent à jouer, pour eux d’abord et pour la clientèle des deux côtés ensuite. « VOTRE ATTENTION S’IL VOUS PLAÎT… » Le regard d’un client lui fait mourir le reste.

La lumière est si belle le matin, même à l’ombre. Même un peu fraîche. Même sous les grands arbres qui méritent qu’on cherche leur nom, leur grand tronc gris qui rassure l’œil, leur feuillage scarabée sombre juste au-dessus et dont les feuilles attrapent si joliment la lumière quand on monte le regard jusqu’à leur cime, ou plus loin, là-bas vers le boulevard Longchamp, là où la façade plus haute qu’eux ne vient pas leur masquer le soleil, alors même qu’il n’est pas encore 10 heures. « Mais qu’est-ce que tu as dans le sac à main ? »

J’ai l’oreille qui passe d’une table à l’autre, qui s’arrête un peu au son d’une dispute dont je ne comprends pas le sens, qui revient devant moi (on parle d’acheter des fromages après avoir pris le café, beau programme), qui suit sans le voir de l’œil le tram qui passe, le bruit sombre que fait le mélange des roues et des rails, le son plus clair de sa cloche artificielle qui lui sert de klaxon quand, longeant le cours il lui faut disputer doucement le passage avec les gens qui se retrouvent ici parce qu’ils sont sortis du métro, ou qu’ils traversent la voie pour attraper un bus, ou qu’ils flânent après avoir déambulé entre les étals par plaisir. « Oui monsieur, 9,80 le kilo ! »

Les poussettes passent d’une roue plus discrète entre les tables grises. Je suis au centre d’une fausse rivalité entre deux sons, qui sont à notre oreille comme des poncifs : celui de la terrasse du café et celui du marché. Le centre parfait pour jouir de deux réalités humaines que j’aime. Le vent discrètement froid (c’est presque juin, et alors ? le matin garde toujours auprès de lui une fraîcheur qui peut faire couler une narine ou frissonner un corps assis) me porte l’odeur qui me réjouit de fromages que je distingue moins de l’œil, vu le monde. Des voix, entrecoupées de cigarettes qui traînent, patientes, entre les doigts de clients concentrés sur la ou les personnes assises en face d’eux, celle de cette maman la robe le motif fleuri qui passe, adroite, et qui décrit ses gestes au bambin confortable et confiant devant elle et qu’elle pousse dans cette espèce d’appareil qui mélange des aspects de trottinette et de poussette et dont, comme les arbres que j’oublie trop souvent de regarder et de féliciter en pensée pour leur majesté impeccable, j’ignore également le nom.

Devant, à ce que j’attrape sans lever l’œil, on félicite le copain pour une paire de baskets neuves. Je la regarde lui répondre, l’œil bleu et le visage plein de soleil malgré qu’il ne vienne jamais vraiment jusqu’ici : « Whouoh, mange ta pastèque et tais-toi ! » Mais le dialogue ne prend pas cette fois-ci, lui reste là-bas concentré un moment sur cette phrase qui lui vient parfaitement : « LE ROI DE LA PASTÈQUE EST DE RETOUR ! » Je le regarde fumer tranquillement entre ses propres fruits, à l’aise, coupé en deux par le soleil comme une bénédiction, comme si la nature venait tout juste de l’élire depuis quelques minutes, coupé de l’arrière du crâne qu’on lui voit un peu et qu’il a bien bronzé entre ses cheveux encore bien noirs jusqu’au milieu du dos noirci par un tee-shirt (il est 10 heures 41).

J’entends sourire son bonjour. Elle s’est permis d’interrompre les amis dans leur conversation. « Est-ce que vous voulez un peu de lecture ? » C’est bientôt les élections européennes. Mais ils lui refuseront les quelques prospectus imprimés, trop concentrés peut-être. « C’est un verre d’eau, un café ! » Je la regarde compter avec les doigts de sa main libre. Elle continue, de sa voix habituée à parler au-dessus des têtes : « Je ressors pas, là… » Le client lui sourit ; à le voir, à l’air serein qu’il a, je sais qu’ils se connaissent, qu’il doit venir souvent, lui comme son voisin de table le ventre bleu de travail entre les bras, le visage solaire lui aussi ; ils l’écoutent décider sans rien dire que faire oui de la tête en silence.

Alors que je suis en train de payer par carte mes cafés, le patron me sourit en me tendant une monnaie que je ne comprends pas tout de suite. Il m’explique, le sourire glissé dans l’œil qui fait des va-et-vient de son écran jusqu’à moi, la voix aussi habituée que sa collègue : « J’ai pas la virgule. Sa main se rapproche, au-dessus de sa caisse ; je tends la mienne par réflexe, en comprenant. « J’ai pas la virgule quand je tape le montant ! » Il me tend un ticket imprimé pour confirmer son dire.

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