L’Estaque. Les escaliers de la gare me poussent dans les rues du village. C’est facile, avec la mer pour étoile en contrebas ; il suffit de la quitter le moins possible des yeux et de se laisser porter, le long du BOULEVARD FENOUIL encore vide à cette heure.
Ou presque. Je la regarde lever les yeux vers sa mère et la saluer, joyeuse, alors qu’elle est déjà dans sa voiture pour partir, prête à démarrer. Sa mère, debout devant l’entrée de l’école, tient par la main les filles de sa fille. « Allez, à ce soir maman ! » La dernière syllabe est tellement accentuée que je l’entends presque rebondir comme une balle un peu chaude dans le minuscule habitacle de son petit véhicule. Elle lance une autre phrase, alors que la première ne semble pas encore avoir fini sa course, cette fois-ci à ses enfants : « A ce soir les filles ! » Ses filles ont dû lui donner une réponse que je n’ai pas perçue. Mais j’entends la grand-mère, qui vient fermer le cercle invisible de cette réunion trigénérationnelle, répondre comme il se fait souvent dans toutes les familles de ce monde en se mettant à la place de ses petits-enfants : « A ce soir maman ! »
Je continue ma descente. Voici le port de plaisance. Malgré le mois et le matin, il fait déjà presque tiède. J’écoute un gars gratter d’un jet liquide la coque de son bateau comme un bruit blanc qui me réveille tout à fait. C’est parti.
Je me suis assis à une table d’un café qui regarde le ciel et la mer. Là-haut, le soleil se fraye un chemin sans rien dire entre les branches presque nues des platanes qui longent la PLAGE DE L’ESTAQUE.
« Je me suis pas amusé moi, ce matin ! – Pourquoi ? (Ils s’embrassent.) – Eh, la tambouille, il faut la faire ! » Il rit. Celui qui questionnait, à un autre, tandis que l’embrassé s’est déjà engouffré à l’intérieur du café : « Alors ? » Tous ils ont dans l’apostrophe cette manière qui pourrait faire croire qu’ils se sont quittés la veille au soir.

Mais il est encore trop tôt à mon goût et je veux prendre un peu de hauteur. La RUE DRUILHE monte doucement vers l’église dont j’aperçois là-haut un morceau de clocher. Le soleil découpe et taille l’ombre sur les façades des maisons qui n’ont pas davantage qu’un étage. La rue vide et ses maisons ressemblent à une grande feuille un peu boursouflée par un pinceau qu’on aurait trop imbibé d’eau. Les gouttières elles-mêmes suivent le mouvement un peu pansu des façades, ce petit arc comme un ventre légèrement affaissé à force d’être à l’aise dans son être, à force d’années empilées à la longue sur plusieurs générations. J’aime ces courbes silencieuses comme si le temps avait pris la peine de signer son dessin.
Je monte. Après tout, sans me le dire, j’étais un peu aussi venu pour saluer l’artiste. Me voici sur la PLACE DE L’ÉGLISE FRANÇOIS MALETERRE. Des enfants jouent et crient sur les marches de l’église dernière moi. Je m’assieds sur un banc face à la mer et presque face au sud. Le soleil ne me lâche pas. Je suis pris dans son arc de cercle qui part de l’est pour gagner l’ouest lentement le temps d’une journée. Le manteau, puis l’écharpe. À ma gauche en fermant l’œil droit comme à Cassis, la voici, la maison où séjourna Cezanne (sans accent, comme se doit). Elle me regarde comme la citadelle cassidaine. Elle n’a rien de particulier. Proprette même. Marron pour les volets, crème anglaise pour le reste. Le reflet de quelques branches qui fendent le bleu du ciel pour le rectangle universel des fenêtres. Le peintre, par sa présence par touches durant quelques années, l’a simplement assise un peu plus là, en lui offrant une raison d’être et de demeurer un peu plus que ses voisines en contrebas peut-être. Mais ce matin ce sont plutôt ces dernières qui m’intéressent, davantage même que les bruits des pas partout des enfants tout autour.
Assis là, je n’ai de ces demeures que quelques pans de toits, taches d’or quand le soleil les touche, bruns presque à l’ombre de leurs tuiles. Mais j’en veux plus. Je me lève, tenté de laisser là mes affaires sans crainte. La mer m’attire au loin par une toute petite brise qui me pousse le visage vers la terre dans un mouvement contraire et doux.

Je viens m’adosser, plus près des toits, contre le tronc comme un vieil éléphant chaud d’un arbre sans feuilles encore. Les tuiles radieuses se laissent prendre et bercer par l’ombre et la lumière, comme deux voix qui s’assemblent dans une polyphonie à deux couleurs au moins, dont je ne sais pas à moins de le décider arbitrairement laquelle reste dans les tons graves et laquelle va dans l’aigu. Ce qui m’importe c’est ce mouvement dans l’œil créé par ce chant silencieux qui vient changer la tuile en vague. Les toits paraissent soudain plus agités que la mer laissée là derrière eux tout au fond, après les bateaux endormis et la digue artificielle ; on dirait que chaque tuile, douée d’un faux mouvement, vient narguer la vieille Méditerranée, pourtant seule maîtresse éternelle du mouvement perpétuel ; la place est devenue silencieuse, à cause des estomacs sans doute, puisque midi est maintenant dernière nous ; même les chats (dont l’un d’entre eux vient s’assoir à l’ombre du calvaire) qui se plaisent toujours à feindre le silence, jouent leur rôle et participent au tableau.
Je m’en vais, sans parvenir à épuiser la scène. Un chat me suit un peu, noir et blanc, dans la RUE DE LA CONVENTION. « Venez, on va juste regarder la mer et après on y va. » Mais la proposition maternelle ne plait pas aux enfants, la rétine déjà trop habituée peut-être à ce bleu que tamponne ardemment le soleil. Ce luxe de l’œil me fait sourire. Pourquoi iraient-ils la voir, cette mer qu’ils ont pu voir hier et qui verront sans doute demain, même sans aller spécialement la chercher ? Ils finissent par me dépasser et courent aller sonner chez la voisine.
CHEMIN DE LA NERTHE. Je prends à droite, l’œil pris soudain par les vagues encore plus profondes des arches du viaduc dans lequel se jouent d’autres polyphonies sombres et claires, et sur lequel à cet instant précis passe le train coloré qui va sans doute à Miramas. Ça sent la figue, maintenant que je me suis arrêté pour écrire plus à l’aise, dans le silence du virage coupé par la circulation. Ça sent l’été au début de janvier.
Le soleil s’applique sacrément aujourd’hui. Je suis revenu au café de ce matin. « Ciao les gars ! » Elle quitte les lieux et les gars finissent eux aussi par partir.
Je suis si bien installé. D’abord parce que je suis si bien au soleil que j’ai dû retirer mon pull et que je ne fais pas la grimace quand il se cache quelques instants dernière une branche ou un lampadaire. Ensuite, parce qu’en me retournant, je me suis rendu compte que le patron était là, juste dernière moi, roi à fumer tranquillement l’air de rien sur le rebord de sa fenêtre et qu’il me suffisait que je lui tende mon verre vide d’un bras un peu mou de soleil, qu’il tende le sien dans un même mouvement opposé pour que mon verre soit plein quelques secondes plus tard dans une opération non concertée d’avance et très peu consommatrice d’énergie.
« On peut s’installer, là ? – C’est pas ma terrasse là-bas, c’est les sushis ! » Elles vont quelques tables plus loin, obéissantes. Ma voisine lit, se grattant le visage sans s’en apercevoir. L’Estaque lui aussi ressemble à une famille qui dépasse les liens du sang.