Le temps qu’il fait

10 avril. La musique descend doucement sur les conversations. Les gens : le journal sous les yeux, ou les yeux sur l’écran de télévision qui projette de vieux clips (la joue dans la paume). « Monsieur s’il vous plaît ? On s’est mis dehors, hein » (le dernier mot a été chuchoté, et d’ailleurs je ne sais même pas avec quelle ponctuation finir cette phrase lancée au garçon derrière le comptoir, tout à sa vaisselle d’ailleurs, avec les entrechoquements qui vont avec). Le temps de ces quelques mots, c’est l’autre paume maintenant pour l’homme en face de moi qui porte l’autre joue. Le regard est le même. Derrière aussi les yeux sont papillons pour la lumière artificielle de l’écran. Juste à ma droite deux amies semblent s’ennuyer, mais seulement de temps en temps, le temps que leur conversation reprenne, et puis qu’elles finissent par plaisanter avec le garçon.

Attends. Recommençons. C’est un bar aux Cinq Avenues où j’avais déjà écrit — le jour où j’ai appris que mon fils serait un garçon. Il a un peu plus d’un an maintenant, il marche, il court, il est beau. Les gens crient au cœur de la salle. Ils se connaissent, c’est l’habitude du côtoiement qui permet ça souvent. « Comment tu vas ? — Impeccable. — Tu as vu le temps qu’il fait ? » (le temps est sublime). J’assiste heureux à tout ce que j’aime. Les gens, les tables grises, les rires, l’ennui, les parieurs, ceux qui boivent et ceux qui passent, la musique passable, la télé à la fois pour tout le monde et pour personne, les mouvements du garçon au travail, le plateau noir universel, le bruit du métal qui côtoie la porcelaine, les néons qui ne ressemblent pas au soleil (surtout à Marseille).

Tout ce que j’aime. Elle les montre du doigt. « On s’est dit bonjour ce matin. » (ce n’est pas vraiment une question, à ce que j’ai pu décrypter du ton). Les visées acquiescent. Elles finissent par se faire la bise. Une autre s’en va, et salue les mêmes. À ma gauche :  l’espace réservé aux achats divers (grattages et cigarettes) où la clientèle se succède. En face le comptoir où personne n’est accoudé d’ailleurs. Au moment où j’écris, le garçon bosse à la confection d’un jus d’orange. À ma gauche, mais davantage en face : deux hommes, chacun dans leur coin, tanqués bien droit devant cette construction de plastique blanc que je ne connais que trop bien où l’on peut gratter quelques numéros spécialement conçus pour faire perdre celles et ceux qui jouent — tout à leur rectangle imprimé qui leur donnera peut-être de quoi changer leur sort ou rejouer quelques fois, ou regretter sans doute de s’être essayé à défier la chance qui flotte sans vraiment exister autour des personnes qui la cherchent ou qui pensent l’avoir comme compagne.

Nouvel assis. D’un certain âge, casquette pourtant encore sur la tête. Journal, pendant que la main le temps d’une petite liberté entre les pages qu’elle tourne se touche le visage. Lunettes. Sans les voir je sens les yeux sérieux, concentrés sur les lignes imprimées, entre ou pendant les froissements du papier docile ; dernière une femme sourde qui se plaint — si bien que celle qui vend les cigarettes derrière sa vitre peut-être pour les haleines viendra rétablir la vérité, alors que la cliente s’imaginait abandonnée par le garçon pensant qu’il ne l’avait pas même écoutée.

Je rentre. La lumière fait boursoufler le feuillage des micocouliers entre le souffre en plein soleil et le topaze à l’ombre. C’est le printemps. Le temps est sublime.

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