Croquis des Goudes

Et me voilà au cœur de la queue marseillaise[1]. Enfin je déambule, gênant parfois même des gens, avec un vent toujours qui vient de derrière les oreilles, mais plus puissant cette fois. Je n’écris pas et je regarde un peu. Il faut toujours se gorger avant tout de ce qui vous entoure. L’air ici est plein de vie marine ; la narine croit entendre voler les poulpes et les poissons, tandis qu’un homme passe le balai sur le sol trempé de la rue alors qu’il n’a pas plu et que les voix des travailleurs détonnent sur l’accent tranquille des touristes. 


[1] « Goudes » viendrait d’un mot provençal, lui-même dérivé de « Coda » qui signifie queue en latin. 

Rapidement je me retire du monde derrière la pizzeria. Ça sent l’anchois et la pâte blanchâtre. Une radio parfume l’air d’une chanson anglaise et doucereuse. Je regarde le port et tous ses bateaux blancs ; la mer finit ici aussi et la vague sur le béton moussu s’étale, sans hauteur, transparente. Un panneau blanc m’ouvre la rade. « Danger. Mise à l’eau glissante. Risques de chutes. » La mousse est reine on dirait. Des verres qui chantent et qui répondent à la mer, tandis que les serveurs dressent les tables, sûrs de la venue des touristes. La vague et le verre comme des accroche-rêves, à moi qui suis toujours l’enfant en découverte. Un vieux banc qui m’accueille. Des vieux pêcheurs sur leurs bateaux. L’un qui démarre. « Papa ! Trois étoiles de mer, un poisson… » L’enfant tient le seau et le père tient la pelle. Ça sent le carburant maintenant. Les marins chuchotent sur la petite passerelle en bois et les mâts se balancent presque pas ; la mer si calme produit de beaux reflets qui tremblent, couleur des murs qui dominent sur ma droite. Une odeur d’huile d’olive s’agrippe pour un temps à nos nez. Les pêcheurs se regardent. « Demain ils annoncent mauvais temps encore. Le jour qui fait beau je te dis… Tu mets en marche et on s’en va à deux bateaux… » L’autre acquiesce sans bruit. « Le Bateau !… Sa fille !… » L’accent des dialogues a d’avantage d’amplitude que la vague calmée par la digue invisible. Le soleil se réveille. A droite comme à gauche, la roche s’élève comme une prière de pierre grise. « Oh ils t’ont poussé les cheveux, oh ! » Tandis que l’acquiesceur est parti, un autre pêcheur se montre et le grand parleur l’apostrophe. J’entends pas ce que l’autre lui répond. Je reviens à la roche. Elle est curieuse sur ma droite et plus haute qu’à ma gauche (le gars parle de son cousin) et surtout elle me montre les dents de son relief étrange. Elle est verdâtre, par endroits, quand la graine a grandi à l’abri du relief. Les nuages se reflètent sur quelques vitres. D’autres enfants passent, seaux, épuisettes, précédés de leurs parents qui font des photos ici ou là de l’eau qui dort. Un restaurant dont je ne connais pas le nom a glissé ses tables jusqu’entre les bateaux, au milieu des hélices relevées et ça sent les épices dans le vent qui se lève un peu plus. Je suis saisi partant d’odeurs, lourdes, qui traînent comme des mollusques oubliés dans la petite baie ; une femme, deux enfants, insolences – « Tu veux que je te foute à la baille ? Tu veux que je te foute à l’eau ? Il est mal poli ton frère »
– en aparté, de la mère (sans doute) à la sœur. Marin en casquette rouge et doudoune obligée. La passerelle est vide. Je vais poursuivre. Un petit ponton m’accueille, gris, tandis qu’un gabian pleure dans sa prétendue solitude. Il paraît qu’il s’était presque éteint au début du 20ème siècle… Et maintenant il serait difficile d’échapper à sa tâche sonore, et pas seulement au bord de l’eau, mais aussi quand on vit sous les toits et que l’œil n’arrive pas à se baisser naturellement pour que le sommeil vienne… 


Vue sur l'île Maïre. Photo prise juste avant la descente vers la Baie des Singes. On voit aussi le Tiboulen de Maïre.

La sécheresse végétale. Le règne de la caillasse. On se croirait sur une autre planète. Rien ici ne reste de l’homme, à part quelques poteaux électriques noirs qui se découpent à peine, comme ces marcheurs qui suivent un faîte rocheux que je devine à suivre des yeux leur mouvement plus ou moins rectiligne, et deux trois maisons qu’on devine vers l’extrême pointe de la route avant les 80 mètres qui séparent le continent de l’île.

L’île Maïre, pour la première fois, qui s’ouvre après avoir quitté la dernière maison. Le vent jaillit, maître à nouveau. La sécheresse végétale. Le règne de la caillasse. On se croirait sur une autre planète. Rien ici ne reste de l’homme, à part quelques poteaux électriques noirs qui se découpent à peine, comme ces marcheurs qui suivent un faîte rocheux que je devine à suivre des yeux leur mouvement plus ou moins rectiligne, et deux trois maisons qu’on devine vers l’extrême pointe de la route avant les 80 mètres qui séparent le continent de l’île. Le bitume de la route prend de l’âge. Quelques voitures garées quand même, des jeunes gens qui contemplent l’eau turquoise et noire, une fille qui pousse son courage jusqu’à tremper ses pieds dans la crique en contrebas, les autres qui rient à sa blague sur une température idyllique, quelques voitures garées dans un creux du chemin, l’île de plus en plus là, de plus en plus sauvage, jurassique, reptilienne, reine avec ses flancs d’émeraude sombre et de plantes magiciennes assises en équilibre, le vent qui m’agrippe quand je grimpe la colline pour prendre un peu hauteur, un soleil pas assez chaud qui peine à régner, les graviers gris presque bleus quand l’œil sature sous la lumière, un arbre héroïque littéralement couché sur la pierre comme un survivant rare d’un cataclysme évident ou d’une comète présupposée. On peut voir le squelette d’une maison sur Maïre. La mer est plus claire selon sa profondeur. Je me suis accroupi pour échapper au vent et présenter mon dos au soleil. Je vois d’ici, quand le regard se porte naturellement au loin, une grande partie de la baie de Marseille, un ferry blanc qui rentre doucement, quelques plumes qui naviguent sans bruit, le martèlement régulier des vagues, les voitures qui se garent ou qui s’en retournent vers la ville, quelques marcheurs, deux jeunes filles dont l’une dit : « Oh je capte ! » et qui redescendent. Mon dos savoure un soleil en velours. Les cuisses subissent un peu la position, mais elles attendront. Ou elles n’attendront pas. Je me lève. Je suis tout en haut. Le vent fait sa loi. Il fait froid comme autrefois. Les doigts peinent et trébuchent. Mon téléphone tremble et mes yeux se fatiguent un peu plus. Les Goudes forment d’ici un trait de toits de tuiles orange et rouges avec quelques murs beiges. La colline règne. Il y a un petit phare sur Tiboulen. Un vieux bunker domine encore sur le dos impraticable de Maïre, qui doit dater de la Seconde Guerre Mondiale et qui surveille l’entrée des eaux marseillaises. 

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