Croquis des collines

Lyon, 0 degré. Sans gants. On verra. C’est ce qui me vient, quand je jette un regard attendri sur mes mains : la Tour Rose et ses fenêtres sombres comme des ongles. Le temps va passer, et je m’empourprerai, et j’aurais l’air bientôt d’une façade typique du centre historique, vacillant entre le rose italien et la couleur épiscopale.

Fourvière. La colline en prière. Je grelotte déjà. La basilique est encore fermée je crois ; je contourne par la gauche, et tout près du muret qui m’empêche de tomber dans la ville, contre le Sanctuaire de Saint Thomas de Cantorbery (qui c’est celui-là), j’ai le vieux portail ouvragé contre lequel on a dû s’appuyer tant de fois, bière à la main ou posée sur d’autres hanches que les siennes, un escalier qui mène à un petit jardin tout nu avec ses arbres bruns comme des doigts sans ongles et derrière, juste derrière, la vieille ville, le pont rouge et moderne qui traverse la Saône, le fleuve lui-même avec la peau épaisse de sa surface figée comme un gros cachalot étourdi, quelques fumées beaucoup plus blanches, l’horloge continuelle et universelle des coups et des marteaux-piqueurs. Au loin, en poussant l’œil déjà gelé, le gros crayon rouillé de la Tour Part-Dieu, comme à Singapour ; quelques grosses tours (quatre au total), quelques lignes d’arbres au repos qui se confondent avec les tuiles des toits, et, plus loin encore, le bleu loup des lointains comme partout, et très peu de relief.

Poings. Repos des poches, comme une barrière illusoire et trop fine contre le savoureux mélange de brume, ce tout petit vent comme une annonce de neige qui ne viendra jamais, et les plis trop brutaux de la température qui rappellent la sécheresse ; voilà le froid : le corps ne fait plus la différence entre l’humide et le sec. Je cours contempler le plafond bleu de la basilique. Les piliers me rappellent un peu les assises métalliques des ouvrages d’Eiffel, avec sur leur base de marbre, des lys et d’autres fleurs que je reconnais sans savoir ce qu’elles sont, sculptées comme on en dessinait dans les gros ouvrages chrétiens d’autrefois ou dans l’ancienne Égypte.

Je change mes plans et prends la MONTÉE NICOLAS de LANGE. Une pluie de rien du tout parsème mes touches, hésitante, presque enneigée, et j’avance, perdu et tout à moi, dans le chemin étroit qui fuit la grande place. Quelques passants que je n’ai pas le courage de saluer, comme si c’était devenu difficile de même sortir sa langue. La pluie plus lourde cogne sur les feuilles immortelles d’une espèce de lierre (le même qu’en hiver à Marseille ou partout), et plus loin j’aspire à la ville basse qui ne m’appelle pas. C’est drôle tout ce rose. C’est joli, même sous 0. Plus bas, après la gare Saint-Paul, je réfugie ma gorge sous une petite formule express – du chaud pour le ventre, et du pain pour l’estomac, prêt déjà à repartir. J’écoute un peu un client aux cheveux blancs dire à l’employé en riant : J’ai oublié mon porte-monnaie…  La belle couleur des baguettes alignées me retient un instant encore, à moins que je ne m’avoue pas la peur de l’air du dehors ; les clients passent, se penchent vers le présentoir les mains conservées dans les poches, le dos qui se plie vers l’avant et la fesse qui se bombe dans le pantalon gris universel. Gris, noir, gris noir sous le ciel blanc. Jeu des mâchoires. L’homme et la femme hissés sur les grands tabourets – Ça vous fait 3.60 s’il vous plaît – les pas sur le parquet gris d’usure et de saleté, le bruit gracieux du pain au chocolat qui se glisse heureux dans son plastique, j’écris plus vite, le doigt se vivifie derrière la vitre grise, le père et ses deux enfants qui poussent une grimace, la chaussure qui vient buter contre le présentoir quand la cliente fait sa demande (puisque alors les pieds ne sont plus autonomes) dans un bruit de bottes cavalières. Je dois ressortir. Que m’importe une boulangerie ? Je suis là pour la ville et la lumière des façades. Pour le passant et le bruit, pour les fenêtres à croisée d’ici et les grandes arcades qui doivent avoir un nom.

Le gars fait les cent pas de froid sur le pavé gris et glissant maintenant. Il tire sur sa clope comme l’enfant mâchonnait et tirait sur sa brindille dans l’herbe gonfle du Wyoming. Tiens revoilà le facteur que j’ai croisé dans le métro en arrivant ; c’est fou de le revoir. Je m’étais promis d’écrire sur lui. Voilà. La RUE LAINERIE. L’église réformée, le Bouchon lyonnais – les dernières lumières oubliées pour la clientèle absente. Lundi. La température reprend un peu de terrain. RUE de la BALEINE. Je note, parce que les pavés de ces endroits jusqu’à la PLACE de la BALEINE ressemblent à des feuilles incrustées dans le sol ancestral dans un pays d’automne. Ça me rappelle quand à l’école on nous faisait ramasser des feuilles dans la cour de goudron pour les peindre du mieux possible. C’est beau. Et une dizaine de touristes qui vient vers moi puis finit par bifurquer ne s’y trompant pas non plus. C’est la Rue des TROIS-MARIES. Ici, un passage en traboule privé. Des magasins de fringues pour gosses (c’est FERMÉ à bientôt) et ce dallage presque mosaïque toujours, qui ne fait pas toute la largeur de la rue d’ailleurs, la belle porte pourpre, et ces immenses ouvertures en arcades que je n’ai encore jamais vues ailleurs dont les commerçants ont fait des grandes vitres parfois qui doivent coûter bonbon à la fabrication, le gars qui fait visiter à des anglo-saxons dans un accent parfait, la porte cloutée, ce chausseur à l’italienne, le cuir véritable et les jolies couleurs osées. Les rues sont quasi vides quand même.

Il est 11 heures 14 dans la RUE SAINT JEAN qui mène à cathédrale qui fait rose un peu d’où je suis. Fourvière là-haut avec Marie comme à Marseille mais sans enfant ; la fontaine au milieu et son eau non potable ; et la cathédrale qui fait du bruit dans l’œil, bien rénovée (le froid et les doigts recommencent) et toujours en travaux, plus ocre jaune que rose, belle, farouchement assise dans le froid qui fige et qui trouble les siècles et la vie des horloges. Mille mots. Mille ans de froid. J’ai les doigts qui blanchissent et je me suis trompé ; chaque pli de leur peau s’écarte dans le tout petit vent terrifiant, et je me crois changé comme une pierre avec laquelle le tailleur cisèle sa dentelle immortelle. Je ne veux pas faire de bons mots. Le Vieux Lyon se raconte tout seul tellement il est joli et conservé.

Je file, laissant mes doigts je ne sais plus où (comme le gant de Guillaumet), droit vers le fleuve après la Primatiale et la bibliothèque ; c’est le PONT de TILSITT qui m’accueille – revoilà donc encore la trace du Général – sous les klaxons, sous la grisaille d’un ciel qu’on croirait silencieux à jamais et le bitume tacheté, j’avance écrivant l’œil qui se fixe vers BELLECOUR comme il peut, la Croix-Rousse qui travaille toujours sur ma gauche avec ou sans soie, la mère qui demande à sa fille (en plein pont, et parce que c’est sans doute déjà la pause déjeuner) : Ça a pas été trop dur ce matin ? Ce qui est difficile, c’est pas la classe assise et l’oreille attentive : c’est mon nez, c’est l’extrême blanchi de nos oreilles à tous, c’est la fesse qui tremble quand on s’arrête – suis-je seul, dans ce cas, oui ou non ? – c’est le pied qui tape comme le cheval glacé du Colonel Chabert, c’est ce coup de téléphone qui m’interrompt et que je prends quand même et qui me fait louper la PLACE BELLECOUR, grande, bord-de-fleuve, large, carrée certainement pas et sa roue bleue cette fois, l’Hôtel Royal, la trace du Baron Haussmann (ou assimilé) à la couleur des murs et au fer des balcons, loin des vieux bouchons et du rose de la viande.

Oui, on m’a dit que c’était Louis XIV. Pourquoi lui ? Je joue à chat avec le froid. Je triche avec un bar tout chaud, et reste sans voir mon reflet dans l’inox rayé du comptoir d’argent pendant quelques minutes ; encore une fois je perds la ville dans le commun de l’endroit ; fasciné quand même par les odeurs, par les visages des clients qui déjeunent – Un tiramisu s’il te plaît – les assiettes défilent, la main agile jette les couverts au fond d’un bac bleu roi et sa mousse en surface, je risque peut-être des gouttes d’où je suis, les avant-bras comme à chaque fois calés et mes pouces au travail, les bulles finissent par s’effriter, la panière un peu plus loin, le serveur qui pose deux beaux ballons vides qui se mettent à briller entre le métal et la lumière comme les révélateurs de propreté de notre monde. Cloche. Les belles assiettes pleines de verdure, comme une colline qui mange ; mon ventre d’autant qui gronde comme la circulation. Je ressors.

Je poursuis. J’ai laissé la Saône pour le Rhône, sur le Pont de l’Université ; je regarde la dent brune des feuilles des platanes alignés qui ne veulent plus tomber ; j’ai la main verte et résolue, aussi froide et fragile que la surface de celui qui court, lentement, jusqu’en Camargue où les moustiques vivent sans vivre dans le vent de l’hiver. Je parle seul. Une fille se mouche, et l’eau remue un peu près du Quai Claude Bernard. Le coin avec ses toits d’ardoises ; les grandes universités ; les talons ; les deux étudiants qui révisent en parlant ; celui-ci avec sa grande cape bleu Grande Armée qui tousse et qui refuse le froid, trop peu chaussé à mon avis ; évidemment, plus on marche vers La Part-Dieu, plus ça se modernise. Ça sent la cannelle dans les couloirs du centre commercial.

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