Croquis Cartographe

Après tout pourquoi pas la rue Pytéas. Pourquoi pas le carrefour avec la rue Beauveau. Sur la rue Paradis, la pluie dessine sur le pavé ses symétries mouillées. Soudain passe cet homme en scooter, sorti tout droit des imageries populaires d’antan, les lunettes noires et rondes comme le soleil caché, et ces moustaches grises comme le poil d’un chien gris, comme un carré quasi rectangulaire assis juste au-dessus d’une bouche qui sourit, avec ces rebiquades dalíennes, partant de droite et gauche, donnant à l’homme un air de film, la banque blanche, les fringues qui transpercent les vitrines, la perceuse immortelle, ça déambule, je déambule, les gens sont avocats, magasiniers, vendeurs de sapes debout appuyés sur leurs propres vitres impeccables et nettoyées, amoureux à deux, se recoiffant au hasard dans les reflets du verre, fumant, les doigts de la main droite se caressant l’oreille avec une oisiveté parfaite, tous en droit (dont moi) de prendre leur temps, sans presse, heureux, assis sur des marches humides, courant parfois pour les enfants avec ce bruit dur des chaussures qui frappent le pavé, des enseignes qu’on retrouve à plusieurs endroits dans la même rue, les acheteurs d’or, les taux, le bruit quand on perce le calcaire comme un sucre rosé, entre l’immaculé et le roux, la fontaine de la Place Estrangin-Pastré, l’eau claire et aigue-marine, avec ce noir gris de la pierre où l’eau a coulé tant de fois, et qui finit par laisser une larme noire sur la joue sculptée, et tous les bancs autour, les gens qui attendent, la fille qui se lève, la rue Saint Jacques éclaboussée, la femme qui se passe la main dans les cheveux et qui se parle toute seule, les locaux à vendre, ces bâtiments qui font comme des boîtes à chaussures pour souris à taille humaine, le soleil et le ciel dans la rue des Vignerons, et les jeunes après les cours assis sur le pas des portes, la mode à cet âge, la place avec la brasserie ancien régime, la rue Edmond Rostand, –

Rue Saint Léopold. Après cette place, quand finit Breteuil et que s’ouvre ce quartier qui vit dans l’ombre de la grâce, aux pieds de Notre-Dame, après que la route se mélange, comme une pâte avec laquelle on aurait fait des tubes gris tièdes, avec ces roses-trémières, ces quelques pins qui portent le printemps du très-haut de leurs petites pousses, comme des dents d’enfant quand vient le printemps et que la gencive de la terre fait sa vie, entre les plis et les crevasses, que tout au fond dort la carrière, dorment les collines, les nuages paresseux, et tout le reste, et l’immeuble tout blanc comme une râpe à parmesan, ces fenêtres au fond de ces trous comme autant de coupe-cou imaginaires, je suis debout, un pied coincé sous la barrière marron et je maintiens mon être dans l’équilibre, je vois tout, j’observe, éternuant d’osciller trop souvent entre les creux et la pleine lumière, l’ombre que fait le verrou du volet peint en bleu, la vigne vierge qui elle non plus ne laisse jamais rien au hasard, les voix basses, le vent d’après-midi, cette enseigne qui dit : « PLOMBERIE CHAUFFAGE » avec en dessous un numéro de téléphone à six chiffres, la petite rue qui devient toute étroite, avec ses pots, avec la griffe de sorcière qui se mélange au laurier rose sans fleur, les volets rouges et tout repeints, la rue d’Avignon, simple escalier qui tourne et qui monte, la vieille rampe au mur qui fait petit village, le rose quasi schtroumf de cette maison gonflée comme une plante toute en gorge, ça tourne encore, je rattrape la rue de la Guadeloupe, la roche ici qu’on a choisi de ne pas trop dompter, le portail à demi ouvert, ces escaliers que je ne connaissais pas et leurs plantes succulentes à fleurs violettes, et le joli panorama rouge séché de tuiles, le yucca qui s’offre la joie d’être un premier plan pour l’assis qui cherche l’ombre, et la vue, en face, pleine, vibrante à l’oreille et immobile à l’œil, les volets toujours ouverts, l’odeur épaisse du vent et de la ville, le bus qui glapit comme l’éléphant, et, après un autre portail une fois redescendu, la roche au fond qui vous barre théoriquement le passage, avec ses accents roses, ses traits et ses fentes comme une très vieille carte de la Renaissance, viens que je t’explore l’Amérique, la Chine tout en sagesse, les Indes parfumées, viens que tout nous recommence, que tout soit neuf, que l’on soit davantage pris du désir de connaître et d’apprendre que celui de posséder ; la femme fume, en attendant ses ou son gosse, les enfants sortent du goulot de l’école, le soleil et le chien qui gémissent tout deux les reçoivent à leur façon, c’est Vauban, c’est le plein Vauban, je suis au centre du monde, tout part de là, la rue de la Martinique, de la Guinée, tout n’est encore que simples mots blancs sur fond bleu et la mer reste à prendre, la rue d’Angkor, ici tout fait partance patiente, préparatifs de voyage pour des mois ; la mer ne se voit plus nulle part mais le vent nous l’apporte par secousses, et le tissu secret du nez se gonfle, prêt à lever l’ancre du cœur, les Antilles, le lierre, partout, le lierre cartographe, le rouge neuf des murs, les maisons qui se chevauchent comme des vagues, ici, c’est la rue de la Pointe à Pitre, et la tonne et la tonne par centaines de la chair rocheuse s’écarte et laisse vivre les arbres à l’ombre rosée de son ventre, les fleurs de trèfle, l’herbe si verte qu’on voudrait s’y voir paître, et la feuille du platane ondulante comme le diamant de l’eau vague par petit vent, plus bas qu’ici, alors que la cloche sonne 18 heures, que le soleil demeure chaud, que je suis assis sur le petit muret à regarder passer les gens et les voitures, et que même les pneus chuchotent sur le bitume, et que j’ai l’habitude de ces soirs entre l’été et l’hiver quand le vent frais fait frémir tout ce qu’il touche, les pommes de pin dans l’ombre sombre des branchages, l’Impasse du Laurier, le tag bleu et jaune. Viens à moi cette impasse comme un royaume de petites portes, de murs-mélanges, de briques, de crépi neuf qui brûle comme un feu de lumière quand il rencontre l’astre, de vieilles pierres coupées comme des dents de mammouth perdues là sciemment entre deux ères, car tout a cette couleur de l’ivoire dans le soir de l’âge. Ma marche, jusqu’à la Corniche, surpris de ces couleurs d’été soudaines ; surpris de voir la mer si bleue, si belle  –

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