Bonheur provençal

Cassis. Plage de l’Arène. Le Cap Canaille qui domine, comme un dessin d’enfant suspendu au mur du bureau de son père. Je lève la tête : la punaise déchire encore un peu le ciel, comme un soleil rouillé. On sent que l’enfant s’est dépêché, soit pour faire plaisir, soit pour aller jouer plus vite. Les tons s’effondrent les uns sur les autres ; parfois la peinture a perdu son éclat et l’on devine la feuille en dessous ; le rouge et l’orange se disputent certains lieux et personne ne décide. A moins d’une blessure, comme si la pierre vivait encore, comme un immense César poignardé au bord de l’eau qui ne reverra jamais son Sénat chéri, et ses doigts fins et tristes qui laissent aller un filet de sang et de mercure.

La plage elle-même. Des roches blanches. Des troncs polis par des années de vagues inlassables. Des pêcheurs presque couchés au milieu des rochers sur ce tapis fait de feuilles et de branches et d’algues qui s’effritent un peu plus chaque jour, chaque jour un peu plus douces, et qui prend si bien le soleil pour celui qui ne craint pas de s’assoir entre les os des gabians et les écorces sèches des roseaux morts, si chaud déjà, si sensible aux rayons que je ne comprends toujours pas pourquoi un incendie naturel ne s’y déclenche pas dans les beaux jours.

Plus loin des gens assis contre la paroi grise, là où les pins n’ont pas poussé. Ici et derrière moi, et sur une bonne partie de la plage, lesdits roseaux, tués par le sel ou par l’homme, qui font parfois des labyrinthes et des bandes sombres entre leurs troncs qui m’effraient comme des cathédrales en ruines sous un ciel bas. Devant, le soleil dessine ses perles sur la mer, à mesure que la lumière se divise et se tord sur les vagues. L’eau épouse si bien l’humeur changeante des couleurs qu’elle va du cristal bleu clair au verdâtre sur la même plage, sur la même surface, parfois presque sur la même vague. Une rade, une baie, une plage, c’est l’eau de la mer qui joue à chat avec nos yeux : là il a suffi d’une ombre, d’un rayon de soleil qui n’a pas réussi à venir jusqu’en bas : l’eau devient verte, comme un escargot qui s’oublie sur une feuille ; plus loin, tout au fond, on devine carrément le rayon bien droit qui tombe dans l’heure pas trop tardive : et c’est plutôt la mariée qui s’avance tout en blanc que le bleu de l’eau vient dorer légèrement, avec juste derrière le marié qui vient fermer la mer avant le ciel avec sa veste noire et trop sérieuse qui regarde et patiente ; sur la droite, c’est l’aigue-marine telle qu’on se l’imagine quand on est à Paris, coincé entre les vieilles pages d’un livre, à lever de temps en temps les yeux vers l’étudiante concentrée à la table d’en face.

Mais pas seulement, car il suffit de l’ombre de la pinède pour brunir et rougir le mouvement. Il fait bon. Ça sent le sel et l’algue morte et chaude. Je suis bien.

Je remonte. Il n’y a plus rien depuis longtemps sur le panneau d’affichage municipal et les poubelles sont pleines. Je reprends la route. Oliviers bleus ou gris. Murs. Vignes qui ont déjà recommencé leur cycle. Villas. Portails. Fleurs. Premiers parfums. Prunus. Le printemps s’agenouille déjà et laisse ses mains s’étaler sur la pierre encore froide de la terre, avec son ventre rond et tiède. Je suis AVENUE DU REVESTEL. Les gens ne manquent de rien, et ne craignent rien. Mais faut monter : la pente se fait de plus en plus dure. Je suis porté par la paix du voisinage, par les troncs presque rouges de vieillesse des olives centenaires, par les statues contemporaines en pierre reconstituée, par les bouddhas un peu clichés, par ces terres arides et taillées qui attendent qu’on les plante, oranges, ocres, rouges farouches, avec cet éclat plus blanc des cailloux simples surpris par la charrue, ces mauvaises herbes grasses de fin d’hiver comme celles d’hier, la fin de l’AVENUE, la fin du village, maintenant je sais que si je poursuis c’est la Route des Crêtes, si célèbre, la Ciotat et tout le reste ; le vent n’est qu’un petit doigt qui s’infiltre, un peu violet, un peu fragile, comme une mouche qu’on oublie quand on broute.

Je fais demi-tour. Le soleil revient et la pinède se transforme en un immense vitrail dont le verre éclabousse tout sur son passage. On dirait qu’il vient de pleuvoir, on irait même jusqu’à le jurer. Mais tout est là. Tout le mystère est là : il n’a pas plu. Tout luit, tout gonfle, tout salive. Oui, la moindre plante salive, quel que soit sa couleur, qu’elle soit terne, qu’elle soit grasse ou grise, ou poussiéreuse. Elle a faim. Elle mange. Elle se nourrit. Les oiseaux à côté, les entendre chanter, gazouiller, babiller au cœur des branches, c’est rien à côté de la joie végétale ; la lumière caresse. La petite brise caresse encore. Lui, je le voyais, tandis que je redescendais : il avait son chien presque aussi joyeux que les oliviers, la langue qui pendait devant lui comme une grande feuille rose, le maître était derrière à vélo, assez vite, assez confiant pour tourner instantanément la tête vers moi et me saluer dans l’éclat de leur course, les roues, les pattes et les griffes, ça défilait, tout dévalait l’avenue ; c’était la joie sportive. Je dis que les arbres au soleil sont plus heureux encore.

J’en dis trop. Je redescends, heureux sur ce banc que je connais pour aimer sa couleur. PLACE CLEMENCEAU. Ça trottine autour de moi. J’entends les boulistes, cette façon qu’ils ont de frapper le métal les mains derrière le dos ou pas, à attendre que le collègue procède. « Pour de bon ? Ah je te mets une fessée, hein ! » (Maman.) « C’est madame cinéma. » (Mamie.) La famille passe. La petite fille ne dit rien. Les boules continuent, là-bas, au-dessus du sable presque blanc, je sais très bien sans pouvoir le voir à cause du soleil à quoi ressemble ce grand terrain presque tout neuf, les quelques arbres, les bancs où je fumais il y a quelques années avant de filer à la plage dans cette eau si particulière, très claire, avec ce creux qui vous surprend soudain et qui vous aspire et tous vos efforts frileux s’en trouvent anéantis, cette place donc, le bruit des boules, les roues de la poussette, le père jeune à lunettes noires les mains dans les poches, la mère qui pousse et la bambine comme une petite joie bouclée au milieu de tout cela, ou même le gars qui siffle au cœur du match, celui qui crie, qui n’est pas d’accord, les chocs toujours, les tourterelles imperturbables, heureuses et paisibles bien plus que les gabians comme des enfants qu’on aurait privés de goûter pour une raison injuste, le gars qui tape sur le sol, celui qui tient négligemment son appareil photo, l’hôtel peint comme si la patronne adorait les coutumes italiennes, les rires gras, les pas, les alarmes, les plaintes que je ne comprends pas, les phrases mangées dans le vent cache-son, et surtout le souvenir que je me fais soudain de l’heure et du bus qui va bientôt passer pour Marseille via la Gineste, que c’est beau, cette Gineste comme une nef au milieu de la cathédrale des calanques…

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