Jusqu’à ce que la Ligurie s’épuise

En arrivant j’ai d’abord été me perdre près du port. Une petite erreur d’appréciation avant de partir m’a conduit à la Station Maritime. Je croise le vigile, qui a l’air gentil derrière sa vitre. L’air de rien, avec mon petit sac sur le dos et ma petite bouteille d’eau pétillante à 3 heures du matin. Me voilà comme une fleur dans la zone interdite. Il sort de sa cabane. À cette heure-là, dans la nuit qui n’enlève rien aux immenses façades un peu plus silencieuses, sa sortie ressemble au vacarme du soldat surpris dans ses affaires de métal. Il m’appelle. Je lui dis que je cherche la maison (au lieu de dire : Palais) d’Andrea Doria. Il ne comprend pas. Grimace. Sourire de  nuit. « Non, non, c’est le port, ici, c’est le port. » Je ris tout seul en faisant demi-tour. Quand même y a du vent. C’est pire que la surprise métallique. Je croyais l’avoir laissé à Marseille. Je ne vois pas encore tout à fait mon erreur. Je me retrouve à la hauteur du grand pont effrayant et tout gris avec ses dessins qui sont censés vous dérider sur ses piliers. Et même si la nuit change une ville en musée duquel vous êtes seul ou presque à arpenter les salles, même si le tourisme de nuit ne manque pas d’intérêt, il y a quand même que vous êtes seul, justement, dans le grand silence des goélands, que vous avez peur, toujours à flairer un peu autour de vous les âmes dangereuses, les recoins éclairés dans une demi-mesure, les grincements qu’on n’entend presque jamais de jour, le gars qui racle le sol avec la lumière de sa lampe comme un diable sorti de l’ombre d’un angle, le gris noir des trottoirs, les rats qui font leurs trucs dans les poubelles, la grande eau-forte de la mer trop calme, tout est d’encre, comme un rêve esquissé, et j’avais compris déjà, en m’approchant de la gare maritime, que je m’étais trompé, que tout ce stuc ou tout ce marbre blanc n’avait rien à m’offrir que le mauvais souvenir de cette immense Vittoriano étrange à l’œil. Alors je fuis vers du connu, je retourne vers du fréquenté d’autrefois, je suis VIA DORIA entre les hôtels presque fermés avec leur néons endormis rouges ou verts, les grillages sur les immenses fenêtres, la gare de Genova Principe du même acabit monumental et blanc que l’autre (et au cas où vous ne l’auriez compris je suis précisément en train de chercher le palais du prince, c’est lui, Doria, le Principe), j’arrive presque jusqu’à la grande basilique della Santissima Annunziata del Vastato où je m’étais endormi au soleil épuisé l’été dernier. Je suis déjà tristement en train de penser à la seconde partie de mon plan (la visite nocturne de la VIA GARIBALDI) et je tombe sur une pancarte qui m’indique la direction opposée, celle d’où je viens, alors que deux filles me demandent une clope devant l’université, tandis que j’ai la tête en l’air devant le Palazzo Reale, qu’en face y a une sorte d’église étrange qui ne m’a jamais attiré. Ça y est. Je tombe sur la villa, enfin ; de loin on reconnaît cet air sobre presque de forteresse, et la finesse des arcades sous les échafaudages. On ne peut voir le jardin, même à en faire le tour ; quelques fenêtres, quelques mascarons de mise au-dessus des portes ; du marbre. Je reviendrai. Ça se visite. Je reviendrai.

Je suis allé jeter un œil vivifié au Palazzo Rosso, au Blanc, à tous les autres. Et le pavé couleur de taupe bien agencé. Les pancartes rouges qui vous disent que vous avez la capitale ligure dans le sang. Aujourd’hui les palais sont des banques ou des musées. Mais les immenses portes sont là ; les pilastres soignés ; les volutes ; les consoles ; je regarde heureux dormir tout mon vocabulaire. J’ai appris pour mieux aimer, pour reconnaître, même sous le masque argenté du lampadaire. Je sais même où aller, je sais que si j’avance je me retrouverai ici, sur cette place ou à peu près, que plus loin je trouverai la grande PIAZZA DE FERRARI, le Théâtre avec sa galerie, les faux frontons en trompe-l’œil des façades, les gars endormis qui n’auront pas bougé, la grande fontaine comme une immense baignoire. J’apprends pour faire la différence entre le neuf et l’ancien, et le plus ancien encore ; et même si l’argent sait bien où il va et dans les mains de qui il doit rester, je suis heureux de posséder des yeux, d’avoir la chance de marcher là, de pouvoir toucher si je veux, de mette mes doigts dans les cannelures, d’effleurer le marbre, cet argent de pierre placé pour la gloire des premiers propriétaires, avant qu’ils ne soient obligés de vendre à d’autres après une nouvelle banqueroute espagnole, c’est Doria encore lui tout en noir au milieu des broderies de Madrid, louant ses grandes nefs, serrant le velours de près et la bague du pouvoir, alors que je ne peux pas le voir à l’œuvre, mais regarder ces grandes avenues rectilignes, la pietra rustica qui gonfle encore un peu plus dans la nuit pleine de vent, que j’ai froid, que je côtoie encore de l’œil et de l’oreille les pigeons et les merles qui m’éclaboussent de leurs plumes sales ou me rassurent de leur chant sidéral, que j’entends les premiers bus souffler de froid et prendre la première à gauche, et que le ciel s’ouvre déjà (c’est le moment précis où le bleu du ciel se confond avec le vert à cause de toutes les formes noires qui peuplent encore la terre humide).

Deux cafés de suite. L’or de la gorge mieux que les grandes chaînes d’or courtisanes. Le jour est là, enfin. J’écoute la serveuse et l’aile de sa langue qui bourdonne ; les habitués qui lui répondent en mangeant et qui partent. Me voici dehors pour profiter du premier jour. C’est le tout premier soleil, celui de soie grège ; et les avions font la navette sous le grand ciel déjà tout bleu. Je suis mon idée d’origine. Me voilà comme si la ville était une petite poche de veston en velours, à suivre des directions plutôt que des rues précises. Je reconnais, de temps à autre, comme si le bout de mes pieds était habitué à certains plis, à certaines perspectives, et qu’il pouvait suivre les yeux fermés le relief osseux de cette ville assise contre les collines de la Vieille Ligurie, et je finis par arriver, tout naturellement, dans un rayon farfallin de soleil, en plein la STRADA NUOVA. Le Palazzo Rosso ouvre ses portes dans une heure.

Au fond je suis en train de faire mon Grand Tour moi aussi. Je suis les Anglais, les Hollandais, les Russes ; je suis à la trace Stendhal, qui se plaint de se faire recaler par les valets en essayant de visiter quelques demeures. Mais, une fois rentré, on oublie la grandeur des salles vides avec ces grands rideaux couleur de palais d’huître tout crasseux, les gens qui vous accueillent bien volontiers, un peu perdus eux-mêmes, assis où vous surveillant du coin de leur chaise, debout contre une fenêtre le téléphone à la main ; car l’œil se fige devant cette prouesse picturale : le pinceau a la capacité d’introduire la lumière. Lumière sur les visages des justes et sur les mains salies des traîtres ; lumière sur les armes et sur les fouets ; n’a-t-on qu’un seul ciel dans le soir : une bougie, plusieurs s’il faut, feront l’affaire d’un petit coin de toile, où ceux-là complotent quelque chose, ou discutent de ce qu’ils voient et ont besoin d’être vus.

[…] Moneglia. J’ai chaud pour la première fois de la journée. Je le savais : c’est beau, le climat est impeccable, mais à part compter les vagues, ou les milliers de reflets qui se font sur le sable gris quand la vague se retire en frétillant comme un poisson de roche avec son dos d’argent, ou les galets, ou les mamies sur les bancs qui attendent que la vie se termine, ou les voitures qui passent juste à l’oreille, ou regarder comme ce chien l’œil mi-clos les quelques oiseaux qui tournent au-dessus de nos têtes, ou écouter la cloche qui sonne 15 heures pile, ou se dire pendant cinq minutes au moins que si César avait passé plus de temps en Ligurie il n’aurait pas pu s’empêcher de se dire : d’un côté, la Gaule Chevelue, de l’autre la Ligurie Barbue, ou bien, passer l’après-midi dans le seul bar ouvert à vider sa monnaie sur le comptoir sombre à force de cafés de plus en plus courts qui finissent par vous raccourcir la langue et vous tailler les dents, tandis que j’oublie de dessiner le paysage, la digue de rochers noirs, la fumée vers l’est au flanc de la colline, les quelques couleurs roses ou jaunes quand vient une maison, le gars qui repeint sa barque… Pan je me lève.

Tant mieux parce que les monégliasques ont décidé de s’ériger un petit Castello, qui doit bien dater du XIVème siècle ; quelques villas ; une petite église ligure comme y en a tant ; des maisons qui suivent la courbe d’un ruisseau minuscule qui n’atteint pas la mer et qui forme une flaque sombre et stable sur les galets d’argent ; un petit camping de fin du monde, où une fine odeur de nourriture se fait sentir malgré tout, malgré la sécheresse et la plage juste en bas qui n’en est presque pas une. La pierre est sèche et friable quand on lève les yeux : je ne trouve plus depuis très longtemps le blanc de ce calcaire qui fait le diamant des calanques, été comme hiver dans la région marseillaise. Du gris, du noir, du friable. Des filets de métal pour éviter des chutes mortelles. Je me promène sur un squelette de roche calcinée ; là-bas, quand je veux rejoindre l’Ouest des yeux pour m’accrocher à quelque chose de coloré, les maisons sont trop peu nombreuses pour me rendre l’équilibre. Je pourrais m’enfoncer longtemps dans cette pensée achromatique ; tituber dans la nuit des tunnels qui trouent, un peu partout, le dos ligure. Vivre ma fin du monde, exilé sur un Cap Horn incandescent. Ne croiser toujours que des vieillards ou des jeunes marcheurs, les mains concentrées sur leur volant plus noir que les rochers, les pneus comme des lèvres qui collent à la poussière. Et pourtant cette pierre elle n’est pas que d’ici. Je l’ai vu aussi dans le golfe de Giens. La même. C’était l’été, le soleil était à la fois plus chaud et plus mou ; la roche faisait plus tendre peut-être, plus diamantée. Mais elle avait aussi cet air d’écorce brûlée qui rappelle celle de sang des grands pins comme une mosaïque. Oui, je n’ai pas de doute. C’était la même.

[…] Le lendemain c’est un saut de puce à Deiva Marina, dans une pluie qui remplit l’air collé paresseusement à l’estomac gorgé des nuages, mais sans se donner la peine de pleuvoir ; c’est le ruisseau plus vif que celui d’hier, et dans le temps sauvage qu’il fait et la mer qui se cabre sur la plage verdâtre, le ruisseau comme un lézard et le cheval aux ailes blanches viennent se toucher du museau un peu après le pont. Au loin, toujours vers l’Est, jusqu’à ce que la Ligurie s’épuise tout à fait, la roche s’ouvre et se morcelle sans jamais cicatriser ; la mer est tellement forte et pleine de plumes qu’on dirait qu’il pleut à cet endroit. Quelques maisons, des pelleteuses que personne n’utilise ; des travaux qu’on laisse en plan ; le vieux pont gris décoré de briques qui rougissent à peine sous le ciel ; des grosses baraques qui rouillent et des restaurants vides : les petits villages se ressemblent étrangement, faut-il le dire. Mais le sable est d’un joli gris qui tire sur un vert clair. Je ne saurais dire si la plage est naturelle ou non. 

Le train. Il est 10 heures. Bonassola. Levento, qui a l’air plus épais, où j’hésite à descendre. Une flopée de touristes comme un courant d’air chaud ; des voix françaises, des japonaises, il me semble.

Riomaggiore et sa roche surprenante.

Je descends à Riomaggiore. Près de l’eau qui gémit dans la baie la roche s’est encore assombrie ; on la dirait découpée de main d’homme. Le village en lui-même semble plus ancien que les autres ; y a même un petit bus qui s’arrête au Cimitero. C’est parfait. Les vieilles rues qu’on reconnaît par leurs vieux murs. L’église décorée de marbre blanc qui rouille dans le sel. On a découpé une bonne partie de la colline pour la culture, mais les escaliers sont presque vides. Quelques taches de printemps. Quelques oliviers. Les citrons enrhumés s’égouttent dans la brume.

J’ai oublié ma carte d’identité à Moneglia ; faut que j’y retourne et que je laisse le soleil qui vient de montrer sa narine déjà sèche. Le petit train comme d’habitude. Je vais finir par rentrer en routine. La porte bleue aux poignées rouges ; le soleil qui déborde des vitres ovalines. Le trajet. Levento. Encore. Bonassola. Les gares roses, comme elles sont toutes. Le quai, le parterre gris de carreaux qui défilent et qui finissent aussi peu détaillés qu’une peinture. Le tunnel noir. Je préfère m’imaginer la légèreté des oliveraies plutôt que le poids noir de la pierre. Je vois même les petites feuilles bleues ; et comme j’ai vu de vieilles serpes au Palazzo Tursi, des espèces de grandes cuillères pour mesurer des quantités d’huile, j’imagine des petites scènes de cueillette naïves et je me prends à somnoler alors que la côte défile derrière la vitre sale.

J’ai récupéré ma carte, sauté dans un train, dormi, et débarqué à G. Brignole en claudiquant un peu. Mes mots se mettent à faire la course avec mes yeux ; je sais où je suis, je sais où aller, je sais où grimper, à ce que je crois ; mais je crois débarquer CORSO FIRENZE et je me retrouve devant un complexe sportif ; je vois une pancarte marron qui indique le Castelletto. Je retiens un peu le moment où ça va repartir, où je vais me mettre à réécrire, avec des choses à dire et des mots bien à leur place, en me glissant dans un supermarché, piétinant à la caisse automatique à ne plus rien savoir de simple, à cliquer n’importe où sur l’écran jusqu’à ce que la caissière me voyant dans le mal me récupère ; je paye mon jus de poire, me précipite dehors, débouche, engouffre, savoure, et souffle un grand coup. Il va se passer de nouvelles choses. Le soleil est là, aussi puissant qu’hier, j’ai pas mal monté, je dois être sur une colline connue, j’écris plus vite, je reconnais très bien ce palazzo récent et bien foutu, le petit château en question dont j’avais lu quelques trucs dessus, en tout cas je reprends de la vitesse, je suis à Gênes, je retrouve ce que j’aime, les petits chemins avec la brique décorative au milieu avec sa mousse entre ses lignes et cet air un peu bleu qu’elle a en vieillissant, le bruit du passage piéton en contrebas, la circulation, la place tranquille avec un petit parc, mon sac pourpre à mes pieds, je suis PORTA DI S. BARTOLOMMEO, je descends ; il fait pile le temps qu’il faut (18 degrés dit la farmacia). Je suis CORSO CARLO ARMELLINI, je bifurque VICO BARNABITI, je tombe amoureux de la peinture un peu usée d’une façade avec une loggia magnifique, et celui-ci, et tous ceux-là, le corso qui change de nom mais qui poursuit sa vie, et puis ces petites passerelles pour aller chez soi, la déco Art Nouveau des vitraux, et tout le reste, la cloche qui marque l’heure tendre, et même le petit froid un peu dur de l’ombre…

[…] La nuit est tombée. Les langues sont des ailes. Je connais un bar qui ferme assez tard pour y étendre mes jambes et savourer la ruche. Pourtant il faut bien continuer, sortir, retrouver la nuit si particulière où chaque chose se met à chuchoter ; les affiches déchirées ; le lierre orange qui frissonne sous les lampes ; la lame d’un volet ; le vent lui-même, un peu frigorifié. Les choses qui gémissent et qu’on ne voit jamais ; et puis la longue marche si lente pour perdre du temps exprès. Retour à Principe. Il y a toujours des gens pour attendre du mauvais côté du trottoir ; toujours un gars qui nettoie la place avec son petit véhicule ; dans la lumière de ses phares, on voit les mégots oranges qui finissent aspirés.

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