Jour de marché

Aujourd’hui c’est jour de marché à Castellane. Le passage mince entre les étalages, le flâneur qui se confond bien souvent avec l’acheteur, les yeux bleus qui pleurent un peu de froid de la vendeuse et sa voix qui me plaît à crier comme elle vendrait des loups m’empêchent d’écrire en avançant. Je viens m’appuyer contre un petit arbre qui borde l’avenue. Le petit vent qu’importe. Le gars en doudoune et sa pochette qui reste à attendre devant moi quelqu’un qu’importe. J’écoute. Heureux. « Allez Mamie réveille-toi ! C’est 10 euros les deux pièces ! Allez réveille-toi, cocotte ! dix euros c’est volé ! Allez même si c’est volé on ne peut pas le vendre à ce prix-là… Le premier 10 euros, le deuxième je vous l’offre ! Allez ! Ne passez pas à côté des affaires ! Allez Mamie Nova… » Sa langue ne semble jamais finir. « Qu’est-ce qui demande le peuple… Et on n’embête pas le vendeur, hein ? » Les gens se bousculent comme des mouches mal réveillées butées contre ses cris comme une vitre invisible. Imaginez, pour vous faire une idée plus claire de son timbre, la fumée qui monte doucement sur le verre, quand on fume et qu’on attend les yeux fixés sur les graviers gris ou blancs que ses amis débarquent et que les vacances commencent enfin.

Je ne les vois pas. Je ne les regarde pas. Je les écoute. J’entends le bruit mou des cintres qu’on étrangle les uns contre les autres, j’entends quand ça s’arrête, quand le chaland passe à autre chose, froisse en silence le tissu ou qu’il part. Je lève le nez. 4 euros les joggings gris. Les caleçons que le vent tripote doucement. Le mannequin les jambes coupées en petite lingerie damassée et noire. Le vendeur qui discute avec celui d’en face. Je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je me décide. 3 euros la bague. Plus loin les ceintures étendues comme des anguilles mortes ; des gants, des lunettes dont les faux verres de soleil luisent mal ; des chaussettes blanches ou noires, comme vous voulez, par trois ; la mamie qui fouille, le collant qui s’étire vers le haut à mesure que ses doigts, et qui retombe. Sa main, celle de son avant-bras qui porte son sac avec la paume et l’index fripés, un peu violacés, vers le haut ; elle continue. Je n’ai pas le temps de la regarder plus. Maintenant c’est la jeune mère, la poussette qui regarde le ciel le temps de passer sur le trottoir ; les yeux bleus quand on se regarde, et son beau visage blanc ; son poupon que je ne vois pas à travers le faux verre en plastique mou de la vitre. L’étrangère qui m’interrompt les cheveux roux trichés, la permanente, les lunettes noires : « A quelle heure ça finit ? – Je ne sais pas madame. I don’t sell. » Je ne comprends pas ce qu’elle me veut. « Tu vois comme ça glisse ? » Celle-là c’est une autre à son homme. Ils débouchent tant bien que mal sur le passage piéton sale. Les arbres qui tardent à fleurir sous le ciel bleu sombre. 10 heures 38. Le vendeur de pizzas débite déjà. Un euro la boisson. Mâchoires en serviette. Doigts qui coulent peut-être déjà ; l’œil qui s’écarte en même temps que la bouche s’ouvre, que la dent chope et que la langue se brûle un peu. C’est drôle comme un mangeur écarquille les yeux. Après le nez coule comme toujours ; la serviette sale sert pour les deux. 3 euros l’ensemble. Les chaussettes. Le plastique rose des jambes comme des nuages le matin, les pieds en l’air, les chaussettes et les bas.

J’ai repris l’allée toute maigre en sens inverse. Je n’aurais pas dû. La vendeuse se méfie en me reconnaissant. Son mari vient voir, furète, vérifie les cartons vides, cogne. Rien. Elle a pas l’air rassurée pour autant. « Qu’est-ce qu’ils veulent les flics ?  Ça fait une heure qu’il est là. » Elle est en train de me confondre. Dommage. Je ne peux pas non plus lui expliquer. Je pars. C’est le jeu. Je vais plus loin. Je vois moins les gens, j’ai moins les détails. La grande avenue est calme ce matin et le soleil me console en silence.

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