Croquis de pollen

Flâner. Les yeux comme si la ville vous était toute nouvelle. Le grand U du Port. Les deux forts. L’un comme une étoile qui meurt sur l’herbe fraîche et enfantine où je n’ai jamais mis les pieds : c’est Saint-Nicolas. De loin on aperçoit le ciel rectangulaire des meurtrières. L’autre, avec son chemin de ronde étroit, et sa Tour qu’on dit du Roi René avec cet escalier comme une hélice qui monte et qui descend et qui finit par vous découper les jambes, c’est le Fort Saint-Jean ; il n’a de la douceur du calisson que sa couleur pastel. Il regarde le port qui luit sans ciller depuis des siècles, là où l’eau dort enfin comme du miel sans danger dans la bouche, là où les bateaux s’alignent comme des dents plus blanches que celles des hommes. Une cloche sonne. L’église. Même rose. C’est Saint-Laurent. Et les gens que je rejoins sur le pavé. « … Je rentre chez moi, non, – je rentre chez moi… Que je suis tellement fatiguée… Je prends ma douche… » Le temps démarre à leur façon, selon leurs voix, selon ce qu’ils font, selon la façon dont la poussette vient tressauter sur les cloques immortelles du pavé bleu, qu’un vélo passe avec le visage de son propriétaire si secoué qu’il s’efface presque comme un arrière-plan, qu’une jeune fille arrête mon horloge avec des yeux qui me cachent le soleil, que je m’abrite à l’ombre tout près de la Capitainerie beige.

Je flânais en arrivant. Maintenant les gens m’obligent à faire attention à tout : cette femme au téléphone avec son bambin comme une mouche qui finit par s’affaler carrément contre son petit caddie (« T’es lourd, tu sais… ») ; les langues étrangères pour la concentration de l’oreille ; l’odeur de vanille et de lait au soleil du vendeur de chouchous qui fait les nœuds de ses paquets transparents, le regard perdu sur les gens qui passent ; les filets en tas comme des cheveux gris qu’on a laissés s’emmêler depuis longtemps et les flotteurs oranges et rouges comme des taches de rousseur sur un visage invisible ; les gens qui s’arrêtent pour vérifier leur téléphone ; la musique, un peu plus loin, et ceux qui déjeunent, assis à des tables éphémères, pour un événement. Le haut-parleur me renseigne par hasard. L’animateur fait son boulot. Je ne le vois pas. Il crie : « Les tickets à 5 euros… C’est la fabuleuse bouillabaisse du Miramar… Pour que ce bateau-école… PUISSE NAVIGUER !! » Les gens mangent et discutent. Je ne comprends que le bruit des couverts qui me fascinera toujours. Écoutez-le, à la fois tout en tendresse métallique et sociale ; écoutez-le vous rappeler tous ces repas d’adultes où les lèvres et les dents, les mots et les langues ne vous disaient rien et n’avaient aucune correspondance avec le monde que vous aviez construit en secret sur le tronc gris et les branches sombres du figuier, camouflé au cœur de son odeur lourde comme un lit pour le nez qui vous reste toujours en tête et qui se dresse comme un personnage de roman à chaque fois que sur le trottoir – comme celui qu’ils taillent régulièrement devant la plage du Prophète – vous passez par hasard devant ses feuilles grasses. Mais les souvenirs m’empêchent de marcher et la faim apparaît ; je vois d’ici le orange des tables de tout à l’heure épouser mollement les moules rouges dans les assiettes immaculées, les rires, cet appétit naturel que j’ai de partager ce moment convivial à 5 euros pour le bateau, alors que le camion recule, qu’il y a moins de gens et l’Hôtel Bargemon c’est ça, les accents russes juste derrière moi, les gens en tailleur au bord de l’eau gluante et propre depuis qu’ils ont installé d’ingénieuses machines qui vous aspirent la crasse flottante et des profondeurs sombres.

Mais les barrières de métal sont déjà là.  Un grand bus rouge, qui n’a pas pu aller plus loin, avec une grande affiche collée dessus avec des barques de pêcheurs endormies au soleil et en-dessous, en très gros et blanc sur fond rouge : DÉCOUVREZ PLUS : L’AFRIQUE. Le moteur démarre doucement et les touristes s’embarquent peu à peu, en piétinant devant la porte ouverte, un pied déjà sur la première marche (noire) du car, le genou plié qui fatigue moins que l’autre jambe tendue dont le pied est resté sur le sol gris. Un gars de la sécurité déplace les barrières. Il laisse passer une camionnette, puis un long bus comme baleine blanche qui peine. « Il est pas bon, hein. Pas bon du tout. » Il faut encore qu’il tourne dans la rue pour repartir je crois. « Mais pourquoi il passe pas par-là ? – Je sais pas, il est con. » Le bus finit par réussir. Dernier souffle de freins avant de s’engager dans la RUE BONNETERIE. Il disparaît. Le gars en gris de la sécurité remet tranquillement les barrières.

Maintenant les camions des CRS sont garés en file indienne ; certains la porte arrière ouverte, les gars en bleu dedans à attendre sans rien demander avec le numéro de leur unité en gris clair (4C) tandis que le gars chante et gratte du côté des restaurants où les gens donnent eux aussi un concert généralisé de bouches qui marchent, d’yeux qui sourient sous le verre des lunettes, et de fourchettes d’argent à l’évidence comme au spectacle. Je ne pense pas qu’ils attendent quoi que ce soit, ni du type assis contre le petit muret qui borde de petits rectangles d’herbe bien verte et qui chante, ni des manifestants qu’ils ne pourront pas voir d’ici, ni des voix, ni des chuchotements dans les talkie-walkie noirs (les gars ont les mains sur les hanches, avec un carré gris écrit POLICE et des lettres plus ou moins usées dans le dos et ils écoutent, tous autour de l’appareil, ou carrément assis sur le coffre de leur Peugeot traditionnelle, comme quand on s’arrête sur une aire de repos pour pique-niquer) ; ils déjeunent, c’est tout. Tiens, le voilà, le MIRAMAR d’or sur fond rouge. Les gens sont assis au bord des nappes rosées par l’éclat du soleil qui traverse la bâche, dominés par ces immenses plats argentés remplis d’huîtres grises et de tranches de citron.

Je vois enfin des gilets. Une grande fille, toute en noir, avec de longs collants noirs éclairés de l’intérieur par la chair de ses jambes, le fluo sur le dos qui contraste d’autant, le visage fin et beau, la peau superbe et les lunettes fines qui la protègent du soleil. La voilà sur le pavé gris ; elle s’en va rejoindre l’Ombrière. D’autres sont là, assis sur les barrières anti-terroriste, vêtus d’un gilet fluo ou rouge pastel (CGT, et en plus petit : TÉLÉCOMS 13). La fille blonde embrasse le garçon. « Et bah on verra bien ; on avisera… On fera les deux… » (C’est lui.) Ils rient. J’ai les pouces et les mains qui bronzent, je le sens ; le bout du nez, et tout le visage. J’ai chaud au ventre. Je regrette le blouson inévitable du matin. La musique sort d’une enceinte, quelque part au centre de l’esplanade. Deux filles à côté de moi, dans la même position, la même que la mienne, le genou gauche qui se plie pour poser la plante du pied contre le béton armé sans doute, à regarder ce qui se passe. Un gars chantonne en suivant la musique. Un autre s’exprime au loin dans un micro ; une trompette ou plutôt un trombone peine sur l’escalier bancal de ses notes.

Une foule chante, mais comme si tout était loin, comme un enregistrement – mais c’est moi qui suis loin, les flics ont saisi sans que j’ai le temps de tout écrire leur bouclier ; c’est parti ; ils courent ; leurs chaussures sont des sabots sur le pavé. La foule remonte la Canebière, groupée comme un immense mille-pattes, en sifflant parfois, mais plus souvent à discuter avec le voisin le drapeau rouge ou le drapeau français qui pend dans la main droite, ou alors avec un grand drapeau corse ; devant, tout devant, ça chante plus fort. Je n’avance pas assez vite. Des gens filment l’histoire de France.

Une immense explosion réveille tout le monde et manque de me faire lâcher mon téléphone. Les gens se mettent à rire. Un gars chante à tue-tête, d’une voix certaine et fausse. Le cortège va encore trop vite. Je suis presque dernier. On suit le cours de l’ancien Lacydon tandis que quelques touristes descendent avec des sacs ou des valises. « Allez, tous à poil !… Tu sais pas que le flic… la semaine dernière… » Elle retire son gilet. On meurt tous de chaud, de toute façon. Je marche allègre sur la voie réservée aux tramways. « Alors les gars… (Bruit mou des bises) – On n’est pas gilets jaunes ? »  Je me fraye un passage entre les platanes et les panneaux publicitaires. Les CRS sont là, à l’angle de la RUE D’ATHENES, les jambes un peu écartées dans leur tenue bleue, et puis, une fois que la chair du cortège est suffisamment montée, ils reprennent leur marche pour le prochain croisement. Les gens chantent et tambourinent. « On est là… Même si Macron ne veut pas… Nous on est là… Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur…  On est là… » Les voix se décalent ; d’autres, derrière où je suis, lâchent le chant principal pour une petite Marseillaise improvisée. Et puis le micro reprend : « Macron démission, Castaner en prison… » Et puis : « Macron (sur plusieurs rythmes et plusieurs tons) nous fait la guerre, et sa police aussi… Et la rue elle est à qui ?? (Tous en cœur) – A nous, à nous, à nous !! » Les slogans s’accumulent et grésillent.

On arrive au niveau des Réformés. On prend à gauche, naturellement. Mamies en casquette. La poste avec ses tags un peu sales. « La police nous suit, parce qu’ils n’ont pas d’amis… » Un manifestant sort, va embrasser un copain et retourne dans le rang. On tourne encore. RUE FLEGIER. Je suis fatigué et j’ai les mains qui tremblent un peu. Mais les gens sont heureux, ça se sent, les lèvres lancées vers l’avant ou les yeux vers le ciel, le poing qui se dresse devant soi, la jeune fille rousse en béquilles, j’en profite pour jeter un petit coup d’œil aux façades qui mériteraient un petit ravalement. Un gars nous regarde en souriant de son balcon au milieu de ses serviettes et ses draps mauves. On tourne encore. Un gars propose. « Venez par-là, on fait deux groupes les gars… » Et l’autre, tout à fait d’accord : « En voilà un mec intelligent !! VOILÀ ! VOILÀ QUELQU’UN D’INTELLIGENT ! » Et puis, alors qu’on passe devant une commerçante le dos posé contre son volet gris, un gars lui lance, pour rire : « On passe devant, pour casser les magasins ! – Pardon ? » (Elle rit et nous sourit.) Je suis bon dernier à la course. BOULEVARD NATIONAL. Un joli fumigène vient d’éclater, comme un volcan de souffre, en plein milieu de la route ; des pétards qui font penser à des coups de feu au milieu des sifflets et des chants. « On est là… » Les automobilistes les accompagnent au klaxon, pas trop rassurés peut-être dans le vacarme et le danger potentiel du tunnel. Maintenant on suit la nuée ronge comme un peuple au désert. Il fait une couleur de gradins couverts de fumée pendant le match. Le chant continue. Derrière moi, un couple qui pousse une poussette. Ma joue devient rose et rouge, tout d’un coup, et le feu grésille un peu comme le micro.

Voici la lumière. Le jour revient enfin. Le chant se fait profond et mieux coordonné. On descend maintenant. Je suis juste derrière des policiers à moitié en civil. Ils ont leur casque contre leurs reins, certains ont des gants, des lance-lacrymogènes ; un groupe me dépasse, beaucoup mieux paré à d’éventuels dérapages ; mais les gens chantent toujours, les commerçants et les buveurs de café le rire aux lèvres et le téléphone devant eux à filmer ; le soleil me brûle la joue. Une manifestante, avec un bandeau ocre autour de ses cheveux, s’arrête et je l’entends dire à des gars en train de siroter : « J’ai 71 ans, monsieur, j’ai 71 ans ! » Alors eux : « Vous voulez une chaise madame, vous voulez une chaise ? » Mais elle refuse, pleine de fierté, et rejoint le cortège. On tourne, encore. Soleil de plein fouet. Maintenant le chant part de derrière. Des gens fument, assis sur des chaises, à l’ombre de la joie.

Le cortège s’est arrêté. « TOUT LE MONDE DETESTE LA POLICE, TOUT LE MONDE… » On est devant la Caserne des Douanes, je ne sais pas pourquoi ; c’est sûrement pas un hasard. Une femme hurle : « Assassins ! Assassins ! » Et un autre, tandis qu’une jolie femme se tire le tee-shirt au niveau du nombril : « C’est l’armée, le problème, c’est l’armée ! » Les gens s’embrassent et prennent à parti les commerçants. « À tout à l’heure, peut-être ! » Je suis environné de boucliers sales et rayés. La police ne sait pas trop sur quel pied danser. Mais le cortège reprend. Un papa tient sa fille déguisée en causette avec un MOINS DE ROIS, PLUS DE GALETTE ! sur une ardoise d’école. « Allez les gars, en colonne de section, en colonne de section ! » C’est les flics. Ils sont déjà plus loin. Des manifestants les regardent, le pouce vers le bas en poussant des cris pour leur faire honte.  Y a pas mal d’enfants avec des parents. Je ne sais même plus où on est. On passe sous l’ombre d’un tunnel. « Tu manifes, et tu bois du coca-cola, mec… Sans déconner… bois de l’eau mec, au moins, bois de l’eau… Et le capital… »

Le soleil les transforme en abeilles le corps taché de pollen de colza. Ça sent la bière. Les policiers sont là, derrière, le casque entre les mains à cause la chaleur, à se frotter doucement le cheveu ras et gris. « Ahhh ça fait du bien un peu d’air ! » Ça sent la merguez. Soudain je me souviens que je n’ai pas du tout mangé. C’est l’AVENUE CAMILLE PELLETAN. J’aperçois la gare. Ça sent l’herbe coupée de mon enfance.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s