Frise de printemps

Écrire. Dimanche midi. C’est la toute fin du mois de mars, et la mousse molle et mauve des prunus désépaissit déjà.

Quand les taches ne sont pas roses sur le fond noir des troncs, c’est le soleil qui dessine le relief déjà brûlant des petites routes, les fleurs, les herbes hautes, le sang vivant des pavots, le jaune, la transparence fœtale des feuilles toutes jeunes répandues sur les collines qui font leur danse et qui dessinent une immense frise qui symbolise la félicité des temps, avec les pins allongés dans l’étang ensoleillé du ciel comme de grands crocodiles.

Dimanche midi. Les tourterelles, comme tous les jours. Dans les jardins, quelques balcons vides qui nous font dire parfois : « Ah si j’habitais ici, je prendrais tous les jours mes repas face à la mer ! » Les aboiements des chiens que le vent porte ; les petits frémissements, dans l’ombre épaisse des lierres, quand on passe ; la frise musicale et délicieusement répétitive des oiseaux, qui donne la mesure du temps animal, tandis que le soleil qui monte mollement donne la mesure à l’ensemble qui feint de dormir. Je pourrais rester là, si le ventre ne me rappelait jamais à mon propre corps, assis sur le goudron sale et usé d’une petite protubérance dans l’IMPASSE ISMAEL. La mer sous les toits ; les tuiles grises ou plus récentes ; les villas, la crème des murs enduits que la rouille vient salir sous les balustrades et l’immobilité générale des absences hivernales. Je vois bien, quand je tire sur ma nuque un peu sèche, quand je pousse mon cou au-dessus du portail repeint et par-delà le dessin un peu désordonné des tuiles, le second plan du rectangle poussiéreux et terne des velux, que j’écoute un peu fâché le cri syncopé et hargneux des gabians, la mer en dernier lieu qui réplique au ciel un bleu qui n’appartient qu’à elle, la vie qui s’entend déjà d’ici des enfants qui courent sur le sable artificiel du Prophète.

Écrire. Le petit vent encore froid qui remonte le long des rues aussi étroites et sinueuses que des veines. Au-dessus de moi, les geais se cherchent dans le nid inversé des aiguilles. Les abeilles composent avec la force du vent sur les fleurs et les ombres bourdonnent sur le revêtement passé des vieux murs courbés comme des ventres. C’est ce mélange, partout, de vert-vif et d’absence d’ossature végétale. C’est le CHEMIN de la BATTERIE du ROUCAS BLANC, où le vacarme militaire serait la dernière chose à entendre. Au lieu de ça, c’est la PLACE des QUATRE POINTS CARDINAUX (je sais bien où je suis), avec son banc sale et brun sur lequel traîne un yaourt orange et silencieux, déséquilibré par le reflet solaire du plastique ; c’est une petite voiture avec les bruits secs d’un moteur qu’on a éteint il n’y a pas longtemps, les odeurs d’urine oubliées qui renaissent au soleil aussi vivaces que celles de la glycine plantureuse ; c’est la mosaïque écorchée des platanes qui font voir leurs premières pousses, et les habitants au-delà de leurs murs dont les voix trop fortes fragilisent l’intime avant que tout ne rentre dans l’ordre.

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