Marseille business

Je la vois de loin. Elle traverse, un journal dans la main gauche, et le reste empilé sous l’autre bras. Elle a les dents blanches qu’on a quand la lumière les porte. – Non, non, désolé… Pour une fois c’est moi qui commence. La main s’avance quand même, machinale, bien plus autonome parfois qu’on voudrait. Les yeux aussi sont devant, comme ces doigts qu’on étend devant soi pour s’approcher des autres. Ils viennent aux miens dans cette lutte pleine de délicatesse contre un ciel cru et déchiré de nuages qui fait plisser les paupières. Une vraie lumière de magazine. – Nan ? Tant pis… Elle poursuit sa route dans son petit anorak estampillé.

A cause du tuyau, on se laisse tromper, et le jardin se change en marécage fleuri.

Entre les Docks, le cinéma tout neuf, le petit jardin neuf aussi, et, au-dessus du THÉÂTRE JOLIETTE, les fenêtres comme les jouets rouges et jaunes des enfants qu’il faut glisser dans les trous pour apprendre à sentir l’espace autour de soi et la coordination des petits doigts, avec cette lumière d’après-midi qui ne s’en va plus et qui traîne sur les façades de dentifrice, je me croirais à Singapour. Tout ce neuf. La ville qui se fait. La PLACE HENRI VERNEUIL. Les filles qui se retrouvent pour un petit verre peut-être (elle fait signe à sa copine, le bras en évidence au-dessus de sa tête, la manche vert bouteille d’un pull qui n’a pas osé franchir le cap léger de la demi-saison, les deux doigts tendus pour se signaler, allant même jusqu’à lancer avec cette voix qui meurt sans avoir complètement fini une toute petite onomatopée qui n’ose pas trop quand même, mais l’autre, au téléphone, ne l’entend pas). La Major au fond, les restaurants avec ces mots neufs et bien choisis pour les clients, et les boutiques, les boutiques à n’en plus finir, le long des quais, et les ferrys blancs et bleus, ou affublés d’énormes cheminées comme des couvre-chefs, pour la Sardaigne ou pour la Corse, derrière l’immense portail banc qui longe la mer. Je suis ce bâtiment tout en longueur qui fait un peu usine anglaise, mais sans le rubicond de la brique, ou cet orange couleur de pluie. Tout est bien propre et bien brossé, tout fait envie, on s’appuierait contre le mur un peu gris sans craindre de se salir, en début d’après-midi par une journée bien chaude, le soir en fumant pour les serveuses et les serveurs, les voix des clients assis en train de rire en attendant leur bière bien fraîche et sûrement méritée et la serveuse reviendrait avec ce plateau brun qu’on leur voit souvent : « Désolé, j’ai été accaparée à l’intérieur… » ; mais rien n’aurait pressé. La langue a moins soif quand elle parle. Je me retrouve PLACE de la JOLIETTE avec sa jolie fontaine bien ciselée de figurines ; des lions, petits, mais costauds et féroces ; des poissons à vous avaler la Sardine du Vieux-Port, l’air mauvais ; le petit tube de métal pour tout le monde et l’eau qui s’écoule doucement dans le petit bassin. Il fait froid.

Au loin, puisque j’ai poursuivi vers le Port, j’aperçois dans la direction d’une mer qu’on ne peut pas voir à force d’entrepôts gris, de rampes, de ce béton partout pour le commerce et la lutte efficace contre le vent salé, trois grandes grues avec leur grand cou comme des girafes affamées et sociales. Les voûtes me plaisent avec leurs pierres rustiques ; plus loin c’est la fontaine avec des putti qui font un peu semblant de tenir l’écusson de la ville (Massilia Civitas), un bossage du genre vers de terre décoratif et encore des poissons d’une espèce homérique et terrible. Je prends l’escalier : la croix noire, la coupole, la pierre qui tire un peu sur le vert : c’est la Major qui se dessine à mesure que je monte les marches. La cloche là-haut sonne 19 heures et la corne de brume d’un ferry sur le départ lui rend la politesse en pure coïncidence d’horaire. Les ados. Les skates sur le dallage gris. Le ferry sort de la rade, et son sillage fait frémir le soleil sur la surface de l’eau. Les girafes d’acier n’ont pas bronché. Ça sent le dîner qui se prépare. – Mais t’es en économie batterie déjà ! T’es sérieuse ? – Plus loin, deux jeunes jouent à la pétanque et leurs voix résonnent contre le Mucem qui reflète comme il peut le soleil perdu derrière la grande roue vide.

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