Sentier salé

Je me rappelais la barrière ; le petit chemin de cailloux qui part un peu sur la droite ; l’herbe du monticule qui ouvre la bouche et qui montre ses dents d’émeraude à la moindre allusion de soleil…

Allez, je plonge. Ce matin je me suis souvenu de ce grand boulevard écartelé entre la mer et les Calanques. J’avais faim. Je voulais revoir, au-dessous d’un ciel presque tout propre, la lumière qui se moque et la colère de l’ombre sur le flanc bleu de la falaise. Je savais que, passé le petit pont de pierres, dans les derniers mètres avant la fin du BOULEVARD de la GROTTE ROLAND, passé les derniers pavillons et les derniers visages de tous ces gens qui vivent derrière leurs murs et qui plissent un peu le regard quand on passe et qu’on lève le nez, je me retrouverais ici, à l’entrée du parc immense des Calanques. Je savais déjà à peu près la profusion végétale, fine pour la tige, légère pour la fleur, lourde pour la feuille des arbustes, sèche pour l’aiguille des pins, grasse quand elle veut, épaisse et compliquée, tout en courbures et en contraires, rouge jusqu’au brun pour la sève, inventive et variée comme le baroque d’autrefois.  Je me rappelais la barrière ; le petit chemin de cailloux qui part un peu sur la droite ; l’herbe du monticule qui ouvre la bouche et qui montre ses dents d’émeraude à la moindre allusion de soleil ; les petites fleurs comme des grains de beauté bleus entre les tiges tranchantes ; la mousse, à chaque fois qu’elle peut, entre les lignes grises et sales des rochers. Mais j’avais oublié le froid. Le vent. Toutes les choses qui grincent. Les arbres courbés comme si la mer les appelait sans relâche depuis des siècles. Ces cimes comme des cheveux à faire pâlir le vieux Chateaubriand.

Je voulais voir la blessure de la pluie sur le tapis gorgé d’aiguilles du sous-bois.

J’y suis. La falaise m’attendait comme une vague figée.

Je prends le petit chemin. Il fait humide. Et très froid. Derrière la narine, entre le bois pourri et l’automne en retard qui traîne entre les arbres et les noirceurs des troncs ou le torse bombé des champions que je rêve, il flotte comme une odeur de sel qui s’incruste partout et qui recouvre tout jusqu’à la voix des fleurs. Quand le soleil est là, le tronc des pins, avec sa robe rouge, ressemble aux flancs équestres et brûlants de la guerre d’autrefois. J’avance. Il règne un silence de feuilles agitées et de ramures bavardes. Le monde animal se tait, encore éberlué par l’averse d’hier. Je le sens comme un Ligure en embuscade. J’invente ses regards. Une branche frissonne dans un coin noir, derrière le mur rouge des arbres : ils sont tous là. Mais non. Personne. Pas une abeille. Le soleil se disperse à l’ombre des reliefs. Quelques cris d’oiseaux rares. Il a dû pleuvoir des fleurs blanches toute la journée d’hier ; le sentier ressemble à des mariés qui sortent d’une église.

Mais je dois continuer. Soudain, au détour du chemin, je croise un rocher qui ressemble à un éléphant blanc gigantesque. Il porte un nom, sans doute, et Hannibal se planque dans les buissons derrière. La nature se froisse sous le vent. Ça grimpe. Le sentier dessine maintenant un torrent furieux qui dévale une montagne escarpée, en charriant des racines apparentes au sortir de l’hiver. La pierre est épaisse comme l’écume et tranchante comme l’eau. Je quitte un peu son lit, parfois, pour un bout de soleil ; je ne sais pas où je vais. Je suis la familiarité des symboles et les marquages au sol. Il n’est pas cinq heures, mais le froid est tombé sur la France. En février, à quelques centaines de mètres plus bas, quand j’avais pris ce même sentier pour la première fois, il faisait plus chaud. J’étais en tee-shirt, ou presque. Cette nuit ou ce matin, il neigeait sur Grenoble. Je lève la tête ; il me semble que la mer a repris son visage d’hiver.

Le sentier m’emmène un peu où il veut. Voilà que si je suis le marquage jaune, puisque le noir m’a fait rebrousser chemin (j’ai naturellement suivi la logique de la neige), il vient me faire buter contre une paroi terrible et j’ai beau me donner du courage, regarder ses blessures et la marque de l’âge, je ne me fais pas assez confiance. Monter, à la rigueur. Redescendre c’est un autre univers, avec des lois qui n’ont plus rien à voir. – Mais je fais l’erreur de croiser un type qui me dit (avec son chien comme un bouquetin qui me rassurait à peu près) : « Mais non, c’est pas compliqué…  » Je vais la répéter, cette phrase, tout au long de mon ascension. Tout au long de ma peur. Les jambes. Au début, c’est la voix qui rit comme un bouton d’or un peu naïf ; parfois, elle tremble un peu, mais c’est encore pour rire. Ensuite, et c’est là que ça se corse, ce sont les jambes. Feuilles. Tout est dans la tête. La solution, pour que tout s’arrête. Dans la tête. Les mollets. Les cuisses. Dans la tête. Comme des feuilles d’automne en retard. Je grimpe toujours. La petite feuille grimpe toujours. Chut aux oiseaux. Chut la baie au loin magnifique dans le soir qui vient trop vite. Chut le vent qui cacherait mon cri.

Ah voilà quelqu’un. Je rêve. Le gars est en train de courir où je serais plus à l’aise à quatre pattes. Il court. Je l’arrête. Il retire poliment son casque. Confort, le gars. Un peu sapé comme un skieur, sans les bâtons et sans les skis. Fluo. J’aborde. « Euh monsieur… –  Bonjour ! – Vous savez si c’est facile d’aller par là-bas ? – Par là-bas ?  Oui ça va… Ça longe le col, comme ça (c’est justement ce col qui m’ennuie beaucoup) et puis après… je me souviens plus trop… Je l’ai fait la semaine dernière (je me fous que tu l’aies fait la semaine dernière)… oui, après, ça redescend… C’est assez simple… » Et il file comme une chèvre toute fluo. Je suis beaucoup rassuré. Je continue. Voilà le col. Oh que c’est beau… (Marseille existe moins que les deux prochains mètres devant moi). Je chante. « Ne regarde pas en bas… Que c’est beau, que c’est beau ! Ne regarde pas en bas… » M’en fiche des arbres magnifiques. Et les abeilles. M’en fous. « Je n’aime pas du tout… Quand ça descend comme ça…  oui…  oui le petit monticule de pierres… oui, oui, j’obéis… et comme ça ?  Est-ce qu’il se met accroupi comme ça ? Non, ça y doit pas faire… »

Passé le col c’est vrai que ça va mieux. Je ne tremble plus. Je prends quelques notes. Le soir descend. Ah voilà tout est plus simple. J’arrive à un croisement marqué PASTRÉ en jaune. Je prends, je prends. Les cimes au soleil comme des torches. Je me calme. Contrôle. Tout va bien. Les oiseaux. Tout est reparti. Je n’ai pas froid. Bon. Je découvre une grotte, ocre et ronde, qui vient, en rouvrant le paysage, émerveiller encore une fois l’œil qui n’aspire qu’aux aspérités plates et civiles du bitume. Quelques petites frayeurs, par deux fois. Et le chemin qui finit enfin comme il a commencé.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s