Oreilles de chat

Assis, sage et silencieux. Trop poli peut-être. Trop timide. Les deux serveurs virevoltent entre les tables. Ils butinent à coups d’assiettes pas tout à fait vidées d’une clientèle déjà partie payer à l’intérieur, de verres encore gluants de lèvres disparues, de couverts qui scient les yeux quand l’argent devient presque pire que l’œil vers le ciel bleu, de morceaux de pain dont on a pas voulu, de ces croûtons trop durs qu’on a rejeté sur le bord surélevé de porcelaine. Leurs jambes comme des ailes tendues dans l’air.

Ils me voient à peine. Je suis pourtant tout collé à leurs yeux, à ce regard habitué à restreindre au maximum la pupille : l’arcade n’est jamais assez forte pour servir de rempart à la lumière qui s’installe où elle veut. L’œil le sait depuis bien longtemps. J’ouvre les lèvres, je voudrais parler. Je me cantonne à regarder leur chemise marquer leur dos dans un estampillage toujours changeant de plis qui s’éclairent contre le creux des ombres. Il suffit d’un mouvement de doigt, de bras un peu brusque, quand le verre atterrit sur le plateau. C’est ce petit moment de vacuité piquante. Jusqu’à.

« Il vous fallait un café, monsieur ? » Voilà. Je suis dans la ruche. « Votre collègue… » Je regarde machinalement l’entrée du bar, au fond. Je sais que je n’ai pas besoin de finir ma phrase. Entre temps les clients partent. Une odeur de nourriture flotte. J’ai faim. Une cliente se lève avec son amie. Elles se sont dit des choses qui marquent encore son visage entre les plis et les rides habituelles. Les lunettes s’ajustent presque toutes seules sur le nez. L’inquiétude demeure, puis disparaît derrière le verre. Pendant ce temps la rue est là, derrière moi, et fait sa vie dans l’ombre froide. Le vent se plisse, rencontre les carrosseries, les parebrises, la rondeur des casques ; le frottement des pas, la paresse des tongues qui irrite le bitume, les roues des poussettes ; les cheveux qu’on ne peut pas entendre, le pan des vestes dont les extrémités rondes s’agitent et qui font voir un peu la chemise ou la ceinture. Le tout suit à peu près la courbe de la rue en pente que je ne vois pas. Je voudrais des oreilles de chat. Tout serait tellement plus simple. Tandis que là j’ai le regard qui triche, fiché au fond d’un mur tout gris de la RUE SAINT-SUFFREN, qui s’efface pour laisser l’oreille travailler en détail. La selle d’un scooter claque. Départ. Des jeunes sont assis sur le muret qui suit la pente et qui finit par mourir d’un coup net. Le bitume comme un miroir sonore. « Allez, je vous écoute. – Oui… (J’ai la flemme de lutter contre le vent qui m’oblige à deviner.) – Bien rempli ? » J’ai trop froid. Je m’en vais pour la RUE EDMOND ROSTAND.

Les ombres sont des horloges plus lourdes maintenant. Les gens marchent beaucoup il me semble. « Et t’aimes bien le bateau ? » Les enfants finissent par sortir de l’école. Suit maman, le regard loin devant et l’oreille collée aux histoires faites en classe. J’aime cette rue aux façades variées, les longs balcons vides qui regrettent les volets toujours clos, les vitres propres des antiquaires, la poussière qu’on ne voit pas entre les objets posés sur des guéridons en merisier, les gens qui sortent du vendredi après-midi comme partout et qui parlent de vacances en se quittant au croisement de la RUE St JACQUES, la lèvre fine de cet homme qui suit sa femme les mains derrière le dos et qui se penche d’autant sans même se donner la peine de redresser le cou, l’œil au-dessus du verre de ses lunettes lui suffisant manifestement pour suivre malgré tout ce que la rue lui donne de trottoir à retordre et le dos droit de sa compagne. Le marteau-piqueur a dû sans doute lui faire lever un peu la tête.

Le regard aux façades sales je confonds les voitures garées et celles qui attendent que le feu passe au vert.

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