Aquarelle aux Tuileries

Jardin des Tuileries. Grand soleil. Il fait encore un peu frais sous la narine et derrière les oreilles. Alors c’est vrai ce qu’on raconte sur la lumière de Provence. Les gens font la queue au glacier. L’employé répète après l’enfant. « Framboise… Chocolat… » Je l’entends secouer sa cuillère de métal contre le récipient glacé entre chaque parfum. La mère doit être en train de payer. On leur a même donné des cartes, comme au restaurant. Ils choisissent avant, et la queue va plus vite. En théorie. J’ai la mémoire assez fraîche. La rétine se rappelle. Le soleil est chaud, c’est pas ça. Au sud la lumière a quelque chose de coupant comme le vent. Le soleil claque comme un volet oublié sur un mur. Et l’œil ne cicatrise jamais.

Je m’appuie sur le joli moulage de Jules un peu fendillé. Le vent secoue l’ombre du grand platane au-dessus de sa tête. Il tend son bras, l’index et la main collés au parchemin, loi ou lettre, et le pied fin dans les sandales légères fait mine de suivre. La tête se tourne à l’opposé et balaye le jardin. Les gens s’arrêtent et lisent son nom. De l’autre côté c’est Hannibal, bien plus vieux qu’il ne devrait, avec des airs de Caracalla sans ride sur le front et pas inquiet du tout. Il a fait trembler la République un jour. Il n’avait pas trente ans et tout lui souriait. Il regarde, sans rien dire de plus que son mépris serein, un morceau de Tour Eiffel tout aussi fier que lui, le toit éclatant sous le soleil de l’Orangerie, les parisiens et les touristes assis qui prennent le frais du bassin et qui rentreront rouges chez eux. Le jet mousse sous le ciel bleu et sert d’aiguille sur le cadran irisé de l’eau verte le temps de quelques coups de vent. L’eau a la couleur des chaises longues.

Les gens sont beaux c’est complètement dingue. Le pied va de mollesse en mollesse. D’abord, la poussière du parc. Maintenant, le bois du pont, dont je crois me souvenir du nom avec tous ses cadenas, et dont la courbe épouse en secret du soleil la tendresse du trajet. Les gens s’arrêtent. Font des photos de Notre Dame encore debout. J’avais cru entendre il y a longtemps qu’on avait retiré les cadenas parce qu’ils pesaient trop lourd et qu’ils risquaient de faire s’écrouler le pont. Je ne sais pas. Ça paraît un peu ridicule. Je me trompe, d’ailleurs : c’est la Passerelle Léopold Sédar Senghor. Une femme écrit, dos au soleil, sur une grande feuille quadrillée, assise sur un banc de bois pareil aux lattes, les pieds et les cuisses en tailleur lui servant de table. Lui, pantalon à carreaux, chemise blanche et presque bleue sous la lumière de 17 heures passées, pantalon pareil, cravate peut-être mais je ne crois pas, courbé bien plus que le bois, le regard collé sur son écran, gêné dans ses lunettes de soleil qui lui font la vie sombre, mais qui se lève soudain, rappelé autour de lui alors que l’eau de la Seine fait monter sa fraîcheur entre les planches, que la nuque cuit encore un peu derrière – par les cris des passagers si contents de nous apercevoir sur le point, qui hurlent à coups de gestes et de bouches ouvertes entre deux sourires calmes, heureux sur l’eau, bercés de ces voix travaillées des commentateurs qui racontent chaque monument qu’on peut voir du raz de l’eau, et je me demande si leur discours a changé depuis que Notre Dame. D’ici ou pourrait croire que les bateaux-mouches vont se coincer comme de grands chats entre les arcades du pont d’après ; mais je ne les vois plus.

Un gars vend des bouteilles et des cadenas disposés à la verticale devant lui.

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